— Oui. Grand merci-sai.
— J’imagine que je ne pourrai pas mettre une marque particulière, dit-elle. Mais plus tard je pourrai planter quelque chose. Vous avez une idée de ce qui lui aurait plu, d’après vous ?
Roland leva les yeux et, pour la première fois depuis la mort de Jake, il sourit.
— Oui. Une rose.
Ils roulèrent pendant environ vingt minutes en silence. Elle s’arrêta dans une petite boutique au bord de la route au-delà de la limite de Bridgton, et elle y prit de l’essence dans une pompe : MOBIL, une marque que Roland avait déjà croisée, au cours de ses vagabondages. Lorsqu’elle alla payer, il leva les yeux vers los angeles, qui traversaient le ciel de leur course nette et précise. Le Sentier du Rayon, et déjà plus fort, à moins que ce ne fût que le fruit de son imagination. Mais ça n’avait pas grande importance. Si le Rayon n’était pas plus fort maintenant, il le serait bientôt. Ils avaient réussi à le sauver, mais Roland n’en ressentait aucune joie.
Quand Mme Tassenbaum ressortit, elle avait à la main un débardeur avec l’image d’un chariot-bucka — un vrai chariot-bucka — surmontée de mots écrits en arc de cercle. Il reconnut MAISON, mais rien d’autre. Il lui demanda ce que disaient les mots.
— JOURNÉES DE LA MAISON DE RETRAITE DE BRIDGTON, DU 27 AU 30 JUILLET 1999, lut-elle. Mais peu importe ce que ça dit, du moment que ça vous recouvre le torse. Tôt ou tard il faudra qu’on s’arrête, et on a un dicton, dans le coin : « Pas de chemise, pas de chaussures, pas de service. » Vos bottes ont l’air éculées et fichues, mais j’imagine qu’elles passeront la porte à peu près partout. Mais sans le haut ? Hein-hein, pas question, Gaston. Je vous trouverai une vraie chemise plus tard — une avec un col — et un pantalon décent, aussi. Ce jean est tellement sale que si vous le retiriez, il tiendrait debout tout seul.
Elle se lança dans un débat intérieur bref mais intense, puis décida de plonger :
— Et puis vous avez environ deux milliards de cicatrices. Et je ne parle que de la partie visible de votre corps.
Roland ne réagit pas.
— Vous avez de l’argent ? demanda-t-il simplement.
— J’ai emporté trois cents dollars en rentrant chez moi prendre ma voiture, et j’en avais trente ou quarante sur moi. Et des cartes de crédit, mais votre jeune ami m’a dit d’utiliser du liquide, autant que possible. Jusqu’à ce que vous continuiez seul de votre côté. Il dit qu’il y a peut-être des gens qui vous cherchent. Il les a appelés « les ignobles ».
Roland acquiesça. Oui, il y aurait des ignobles dehors, et après tout ce que lui et son ka-tet avaient fait pour contrer les plans de leur maître, ils allaient avoir deux fois plus hâte d’avoir sa tête. En flammes, et au bout d’une pique, de préférence. Et aussi celle de sai Tassenbaum, s’ils apprenaient son existence.
— Qu’est-ce que Jake vous a dit d’autre ? demanda Roland.
— Que je dois vous emmener à New York, si vous êtes d’accord, il a dit qu’il y avait une porte qui vous emmènerait dans un endroit appelé Faydag.
— Il y avait autre chose ?
— Oui, il a dit qu’il y avait un autre endroit où vous voudriez peut-être vous rendre, avant de vous servir de la porte.
Elle lui adressa un petit regard timide, de côté.
— C’est le cas ?
Il y réfléchit, puis opina.
— Et puis il a parlé au chien. On aurait dit qu’il lui donnait… des ordres ? Des instructions ?
Elle le regarda d’un air dubitatif.
— Ça pourrait être ça ?
Roland pensait que oui. À cette femme, Jake ne pouvait que demander quelque chose… Mais à Ote… eh bien ça expliquerait pourquoi le bafouilleux n’était pas resté près de la tombe, quelle que fût l’envie qu’il en avait.
Ils roulèrent en silence pendant un moment. La route sur laquelle ils se trouvaient les conduisit à une autre plus fréquentée, remplie de voitures et de camions fonçant à toute allure sur plusieurs voies. Elle dut s’arrêter à un péage et donner de l’argent pour pouvoir continuer. L’agent du péage était un robot avec un panier en guise de bras. Roland pensa qu’il pourrait dormir, mais il voyait le visage de Jake dès qu’il fermait les yeux. Puis celui d’Eddie, avec son bandage lui recouvrant inutilement le front. Si c’est ce qui me vient quand je ferme les yeux, se dit-il, à quoi ressembleront mes rêves ?
Il rouvrit les yeux et regarda la route, tandis qu’ils descendaient une rampe inclinée et pavée, qui les infiltra dans la circulation serrée sans la moindre interruption. Il se pencha pour regarder par la vitre, de son côté. Il y avait des nuages, los angeles, qui défilaient au-dessus d’eux, dans la même direction. Ils se trouvaient toujours sur le Sentier du Rayon.
— Monsieur ? Roland ?
Elle crut qu’il somnolait les yeux ouverts. Assis dans le siège-baquet passager, les mains posées sur les genoux, la main valide repliée sur la main mutilée, la dissimulant. Elle se fit la remarque qu’elle n’avait jamais vu quelqu’un qui ait l’air aussi peu à sa place dans une Mercedes-Benz. Ou dans quelque voiture que ce soit. Elle se dit aussi qu’elle n’avait jamais vu un homme à l’air aussi fatigué.
Mais il n’est pas au bout du rouleau. Je pense qu’il est à mille lieues d’être au bout du rouleau, même s’il a l’impression du contraire.
— Cet animal… Ote, c’est ça ?
— Ote, oui.
En entendant son nom à deux reprises, le bafouilleux leva la tête, mais ne répéta pas la syllabe comme il l’aurait fait la veille encore.
— C’est un chien ? Pas vraiment, n’est-ce pas ? C’est autre chose…
— Pas c’est, il est. Et non, il n’est pas un chien.
Irene Tassenbaum ouvrit la bouche, puis la referma.
Ce qui fut difficile, car le silence en société ne lui venait pas naturellement. Et qu’elle se trouvait en présence d’un homme qu’elle trouvait séduisant, malgré tout son chagrin et son épuisement (peut-être même à cause d’eux, dans une certaine mesure). Un enfant mourant lui avait demandé d’emmener cet homme à New York et de l’aider à se rendre là où il voudrait, une fois là-bas. Il lui avait appris que son ami en savait encore moins sur New York que sur l’argent, et elle le croyait sans difficulté. Mais elle croyait aussi que cet homme était dangereux. Elle avait envie de poser des questions, mais… et s’il y répondait ? Elle avait compris que, moins elle en savait, plus elle aurait de chances, une fois qu’il aurait disparu, de réintégrer la vie qu’elle avait vécue jusqu’à quatre heures moins le quart de l’après-midi. De s’y fondre comme cette bretelle venait se fondre dans l’autoroute. Ce serait le mieux.
Elle alluma la radio et trouva une station qui passait Amazing Grace. Lorsqu’elle tourna de nouveau la tête vers son étrange compagnon, elle vit qu’il avait le regard perdu dans le ciel qui s’assombrissait, et qu’il pleurait. Puis elle s’aventura à jeter un œil à ses pieds et elle y vit quelque chose de bien plus étrange, quelque chose qui retourna son cœur comme il ne l’avait plus été depuis quinze ans, lorsqu’elle avait perdu le seul et unique enfant qu’elle avait réussi à porter.
L’animal, le non-chien, cet Ote… il pleurait, lui aussi.
Elle sortit de la 95 juste avant la frontière du Massachusetts, et elle les enregistra dans deux chambres jumelles, dans un palace du nom de « Brise Marine ». Elle n’avait pas pensé à prendre ses lunettes pour conduire, celles qu’elle appelait ses lunettes « mate-cul-de-mouche », (« quand je porte ces trucs, je verrais le cul d’une mouche », avait-elle coutume de dire), et, quoi qu’il en soit, elle n’aimait pas conduire de nuit. Lunettes mate-cul-de-mouche ou pas, conduire de nuit lui mettait les nerfs à vif, et c’était la migraine à tous les coups. Avec la migraine, elle ne leur serait d’aucune utilité ni à l’un ni à l’autre, et son Zomig était bêtement resté dans l’armoire à pharmacie, à East Stoneham.