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— Par ailleurs, dit-elle à Roland, si cette Tet Corporation que vous cherchez se trouve dans un immeuble de bureaux, vous ne pourrez pas y entrer avant lundi, de toute façon. Ce qui était probablement inexact. C’était le genre d’homme à entrer là où il voulait. Impossible de l’en empêcher. Elle supposait que ça faisait partie de son charme, pour un certain type de femmes.

Néanmoins, il n’objecta rien, lorsqu’elle s’arrêta au motel. Non, il n’irait pas dîner dehors avec elle, aussi chercha-t-elle un fast-food acceptable le plus proche possible ; elle rapporta de quoi grignoter de chez KFC. Ils dînèrent dans la chambre de Roland. Irene prépara une assiette pour Ote sans qu’on lui ait rien demandé. Ote ne mangea qu’un seul morceau de poulet, le tenant proprement entre ses pattes avant, puis il alla dans la salle de bain, et s’endormit sur le tapis au pied de la baignoire.

— Pourquoi appellent-ils cet endroit « Brise Marine » ? demanda Roland.

Contrairement à Ote, il goûtait un peu de tout, mais sans aucun signe de plaisir. Il mangeait comme un homme en train de travailler.

— Je ne sens pas l’odeur de l’océan.

— Eh bien, on doit probablement pouvoir, quand le vent souffle dans le bon sens, et qu’il y a vraiment une tornade. C’est ce qu’on appelle une liberté poétique, Roland.

Il hocha la tête, faisant preuve d’une compréhension inattendue (pour elle, du moins).

— De jolis mensonges, résuma-t-il.

— Oui, j’imagine.

Elle alluma la télévision, pensant que ça le distrairait, et elle fut choquée par sa réaction (même si intérieurement elle dut bien reconnaître que ça l’amusait). Lorsqu’il lui dit qu’il ne voyait pas les images, elle ne sut pas du tout comment le prendre. Elle crut d’abord qu’il s’agissait d’une critique détournée et terriblement intellectuelle du média lui-même. Puis elle se dit ensuite qu’il parlait peut-être (de manière tout aussi détournée) de son chagrin, de son deuil. Ce n’est que lorsqu’il lui dit qu’il entendait les voix, ça oui, mais qu’il ne voyait que des lignes qui le faisaient larmoyer, qu’elle comprit qu’il lui disait littéralement la vérité : il ne voyait pas les images à l’écran. Ni la rediffusion de Roseanne, ni la pub pour les suppositoires, ni le présentateur du journal local. Elle attendit qu’on parle de l’affaire Stephen King (on l’avait emmené par hélicoptère à l’Hôpital Général du Maine Occidental, à Lewiston, où il avait subi en début de soirée une opération qui avait apparemment sauvé sa jambe droite — état jugé stationnaire, d’autres opérations prévues, rétablissement long et incertain), puis elle éteignit le poste.

Elle nettoya les restes de leur dîner — il y avait tellement de déchets, avec ces en-cas KFC, allez savoir pourquoi — et souhaita à Roland bonne nuit d’une voix incertaine (ce à quoi il répondit de manière distraite, comme s’il n’était pas vraiment là, ce qui la rendit triste et nerveuse), puis se rendit dans sa chambre, juste à côté. Là elle regarda environ une heure d’un vieux film dans lequel Yul Brunner jouait le rôle d’un robot cow-boy devenu complètement dingue, avant d’éteindre et de se rendre à la salle de bain, en vue de se laver les dents. C’est alors qu’elle se rendit compte — évidemment, ma grande ! — qu’elle avait oublié sa brosse à dents. Elle fit de son mieux avec son doigt, puis se coucha en culotte et soutien-gorge (pas de chemise de nuit non plus). Elle resta une heure ainsi, avant de se rendre compte qu’elle guettait les bruits de l’autre côté du mur fin comme du papier cigarette, et un bruit en particulier : la détonation du revolver qu’il avait eu la délicatesse de ne pas porter dans la chambre d’hôtel. Cette détonation, unique et fracassante, qui indiquerait qu’il avait mis fin à son chagrin de la manière la plus radicale et la plus directe.

Quand elle ne parvint plus à supporter le silence de l’autre côté du mur, elle se leva, se rhabilla et sortit regarder les étoiles. Et là, assis au bord du trottoir, elle trouva Roland, avec le non-chien à ses côtés. Elle songea à lui demander comment il avait pu sortir de sa chambre sans qu’elle s’en aperçoive (les murs étaient tellement fins, et elle avait écouté tellement fort), mais elle se ravisa. Elle préféra lui demander ce qu’il faisait dehors, et elle se trouva complètement prise au dépourvu, à la fois par sa réponse et par l’expression transparente de son visage, lorsqu’il leva les yeux vers elle. Elle continuait d’attendre de lui une certaine patine de civilisation — une ou deux mondanités. Mais non. Sa franchise avait quelque chose de terrifiant.

— J’ai peur de dormir, dit-il. J’ai peur que mes amis morts viennent à moi, et que les voir me tue.

Elle le regarda attentivement, dans ces lumières mêlées : celle provenant de sa chambre à elle, et cet horrible éclat tranchant d’Halloween des néons du parking. Son cœur battait si fort qu’elle avait tout le torse qui tremblait. Pourtant, lorsqu’elle parla, sa voix paraissait plutôt calme.

— Ça vous aiderait si je dormais près de vous ?

Il réfléchit, puis hocha la tête.

— Oui, je pense que oui.

Elle le prit par la main et ils rentrèrent dans la chambre qu’elle avait réservée pour lui. Il retira ses vêtements sans la moindre gêne apparente et elle contempla, frappée de peur et de fascination, les cicatrices qui zébraient et entaillaient le haut de son corps : le pli rouge boursouflé d’une balafre au couteau sur le biceps, la zébrure laiteuse d’une brûlure sur l’autre, les hachures blanches des coups de fouet entre et sur les omoplates, et trois cratères profonds qui ne pouvaient être que de vieilles traces de balles. Sans compter, bien sûr, les doigts manquants à sa main droite. Elle était curieuse, pourtant elle n’aurait jamais osé poser la moindre question à ce sujet.

Elle retira elle aussi ses vêtements, puis, après un moment d’hésitation, son soutien-gorge. Elle avait les seins qui tombaient, et sur l’un d’eux apparaissait une cicatrice aussi, celle non pas laissée par une balle, mais par l’ablation d’une tumeur mammaire. Et alors ? Elle n’avait jamais été un mannequin Élite, même dans ses jeunes années. Et même dans ses jeunes années, elle ne s’était jamais considérée comme un cul et des seins ambulants. D’ailleurs personne d’autre non plus n’avait fait cette erreur de jugement — et surtout pas son mari.

Elle garda sa culotte, cependant. Si elle s’était épilé correctement le maillot, peut-être qu’elle l’aurait retirée. Si elle avait su, en se levant ce matin, qu’elle allait se retrouver au lit avec un inconnu dans un motel de seconde zone, alors qu’un animal non identifié somnolait sur le tapis de la salle de bain. Et pour le coup, elle aurait embarqué sa brosse à dents et un tube de Colgate, aussi.

Lorsqu’il mit ses bras autour d’elle, elle se raidit avec un petit soupir de choc, puis se détendit. Mais très lentement. Il appuya ses hanches contre ses fesses, et elle sentit le poids considérable de son matériel. Mais apparemment il ne cherchait que du réconfort ; il avait le pénis mou.