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— Il nous reste un endroit où aller, et c’est là qu’Ote et moi vous dirons au revoir.

— Okay, dit-elle en s’asseyant sur le banc, le bafouilleux à ses pieds.

Le bout du banc était mouillé, et elle portait un pantalon neuf (acheté dans la même boutique de fortune où elle avait dégoté la chemise et le jean de Roland), mais ça ne la dérangea pas. Il sécherait vite par un temps aussi chaud et ensoleillé, et elle se rendit compte qu’elle avait envie de rester près de la tortue. Pour étudier ses minuscules yeux intemporels, tout en écoutant le doux chant des voix. Elle se dit que ce serait très reposant. Ce n’était pas là un mot qu’elle avait pour coutume d’associer à New York, mais c’était là un endroit très peu « New York », avec son atmosphère calme et paisible. Elle se dit qu’elle amènerait peut-être David ici, que s’ils s’asseyaient tous les deux sur ce banc, il écouterait le récit des trois jours qu’elle venait de vivre sans la prendre pour une folle furieuse. Ou pas tout à fait furieuse.

Roland s’éloigna d’une démarche pleine d’aisance — comme un homme qui pourrait marcher pendant des jours et des semaines sans varier de rythme. Je n’aimerais pas l’avoir à mes trousses, se dit-elle, et elle frissonna un peu à cette idée. Il atteignit la petite grille métallique par laquelle il allait rejoindre le trottoir, et se retourna vers elle une fois de plus. Il parla d’une voix douce et chantante.

Vois la TORTUE comme elle est ronde, Sur son dos repose le monde Son esprit, quoique lent, est toujours très gentil ; Il tient chacun de nous dans ses nombreux replis. Sur son dos la vérité va bien accompagnée Même si elle ne s’en trouve pas aidée. La mer et la terre elle aime également Et même moi, malheureux enfant.

Puis il la laissa sans un regard en arrière, s’éloignant d’un pas net et vif. Assise sur son banc, elle le regarda attendre que le feu passe au signal « PASSEZ PIÉTONS », agglutiné avec les autres ; puis traverser avec eux, avec sur l’épaule son sac en cuir qui rebondissait légèrement sur sa hanche. Elle le regarda gravir les marches du 2 Hammarskjöld Plaza et disparaître à l’intérieur. Alors elle se laissa aller en arrière, ferma les yeux et écouta les voix chanter. Au bout d’un moment, elle se rendit compte qu’au moins deux des mots qui constituaient leur chant étaient son propre nom.

5

Il sembla à Roland qu’une multitude de folken se déversaient dans ce bâtiment, mais c’était là la perception d’un homme qui avait passé les dernières années de sa quête dans des lieux quasiment déserts. S’il était venu à neuf heures moins le quart, quand les gens continuaient d’arriver, plutôt qu’à onze heures moins le quart, il aurait été abasourdi par le flot humain. À présent, la plupart de ceux qui travaillaient ici s’étaient déjà installés dans leurs bureaux et leurs cubes, et produisaient du papier et des octets de données.

Les fenêtres du hall d’entrée étaient en verre transparent, sur au moins deux étages, peut-être trois. Par conséquent le hall était baigné de lumière, et lorsqu’il pénétra à l’intérieur, le chagrin qui l’habitait depuis la seconde où il s’était agenouillé aux côtés d’Eddie dans la rue de Pleasantville s’évanouit. À l’intérieur, les voix chantaient plus fort, pas vraiment une chorale, mais un grand chœur. Et il constata qu’il n’était pas le seul à les entendre. Dans la rue, il avait vu les gens se presser, la tête baissée et un air absent de concentration sur le visage, comme s’ils faisaient exprès de ne pas voir la beauté délicate et périssable de cette journée qui leur avait été donnée. Alors qu’ici, ils ne pouvaient pas s’empêcher de ressentir au moins une partie de cette mélodie à laquelle s’accordait avec délice le Pistolero, et qu’il buvait comme de l’eau dans le désert.

Comme en rêve, il glissa sur le sol en marbre rose, dans l’écho du claquement de ses talons et la douce conversation des Orizas dans son sac. Il pensa : Les gens qui travaillent ici souhaiteraient y vivre. Ils n’en ont pas forcément pleinement conscience, mais c’est le cas. Les gens qui travaillent ici trouvent des prétextes pour travailler tard. Et ils vivront des vies longues et productives.

Au centre de cette grande pièce haute qui résonnait, le luxueux carrelage en marbre cédait la place à un carré de terre humble et sombre. Le périmètre était entouré de cordes de velours rouge vin, mais Roland sut que la présence même de ces cordes était inutile. Personne ne viendrait enfreindre la tranquillité de ce petit jardin, pas même un can-toi désespéré lancé dans une mission suicide, décidé à se faire un nom. C’était une terre sacrée. Il remarqua trois palmiers nains, plantes qu’il n’avait plus revues depuis son départ de Gilead : Spathiphyllum, c’est ainsi qu’on appelait cette variété, là-bas, si sa mémoire ne le trahissait pas, mais peut-être avaient-ils un autre nom, dans ce monde-ci. Il y avait aussi d’autres plantes, mais seule une comptait.

Au milieu du carré de terre, seule, trônait la rose.

On ne l’avait pas replantée là : Roland le vit instantanément. Non. Elle se trouvait exactement au même emplacement qu’en 1977, lorsque le décor qui l’entourait n’était encore qu’un terrain vague, jonché de déchets et de briques cassées, affublé d’un panneau qui annonçait l’arrivée prochaine du Complexe Résidentiel de la Baie de la Tortue, que construiraient les Entreprises Mills et Sombra Promotion. Cet immeuble, avec ses cent étages et tout ce qu’il contenait, avait pris la place du complexe, et autour de la rose. Et quelles que fussent les affaires qui se concluaient ici, elles étaient très secondaires, par rapport à sa vraie nature.

Le 2 Hammarskjöld Plaza était un lieu saint.

6

Roland sentit qu’on lui tapotait l’épaule et fit volte-face si subitement qu’il suscita des regards alarmés. Il était alarmé lui-même. Depuis des années — peut-être depuis les premières années de son adolescence — personne n’avait été assez silencieux pour venir le toucher sans qu’il l’entende. Et sur ce sol en marbre, il aurait assurément dû…

La jeune femme (extrêmement belle) qui s’était approchée de lui fut visiblement surprise par la soudaineté de sa réaction. Mais lorsque les mains du Pistolero bondirent pour l’attraper par les épaules, elles se refermèrent sur le vide, produisant un petit claquement qui résonna depuis le plafond, un plafond au moins aussi haut que l’était celui du Berceau de Lud. La femme avait de grands yeux verts et prudents, et Roland aurait pu jurer qu’il n’y avait aucun mal en eux, mais quand même, d’abord se faire surprendre, puis rater son but comme ça…

Il baissa les yeux vers les pieds de la femme, et eut une partie au moins de sa réponse. Elle portait des chaussures comme il n’en avait jamais vu, avec de grosses semelles en mousse et ce qui devait être de la toile, sur le dessus. Des chaussures qui permettaient de se déplacer aussi silencieusement qu’avec des mocassins, sur une surface dure. Quant à cette femme elle-même…

Il vint à Roland une étrange et double certitude, en la regardant : premièrement, qu’il avait « vu le bateau dans lequel elle était arrivée », comme on disait parfois à Calla Bryn Sturgis pour décrire une ressemblance familière ; deuxièmement, qu’une société de pistoleros était en train de se constituer dans ce monde, ce Monde Clé particulier, et qu’il venait juste de se faire accoster par l’un d’entre eux.