— Aïle, dernier des pistoleros, Roland Deschain venu de Gilead, fils de Steven et véritable descendant d’Arthur l’Aîné et de la lignée d’Eld. Moi, dernier membre de ce que nous appelons entre nous le Ka-Tet de la Rose, je vous salue.
Roland porta à son tour le poignet à son front, et fit plus que plier la jambe : il mit un genou en terre.
— Aïle, Pop Mose, parrain de Susannah, dinh du Ka-Tet de la Rose, je vous salue de tout mon cœur.
— Grand merci, répondit le vieil homme, puis il éclata de rire comme un petit garçon. Heureuse rencontre que la nôtre, dans la Maison de la Rose ! Ce qui devait devenir la Tombe de la Rose ! Ha ! Dites-moi le contraire ! Allez-y !
— Nenni, car ce serait un mensonge.
— Eh bien dis-le ! lança-t-il dans un grand rire qui voulait dire « va au diable ! ». Mais la joie me fait oublier mes bonnes manières, Pistolero. Cette belle et remarquable femme à mes côtés, il serait naturel pour vous de l’appeler ma petite-fille, car j’avais soixante-dix ans, l’année de sa naissance, ce qui remonte à 1969. Mais pour dire la vérité (pou’di’l’vérité fut ce que Roland entendit), parfois les bonnes choses de la vie, on s’y met tard, et avoir des enfants (d’z’enfon), ça en fait partie, si vous voulez mon avis. Ce qui est une façon bien détournée de dire que voici ma fille, Marian Odetta Carver, Présidente de la Tet Corporation depuis que je me suis retiré en 1997, à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Et je peux vous dire que ça casserait les couilles de pas mal de monde, dans les clubs huppés du coin, de savoir que cette affaire, qui vaut maintenant plus de dix milliards de dollars, est dirigée par une négresse !
Son accent, qui allait en s’accentuant, lui fit prononcer cette dernière phrase : que c’t’affai’, qui vaut maint’nant plus d’dix millia’d’dolla’, est di’igée pa’une néééégouesse !
— Arrête, Papa, dit la grande femme derrière lui, d’une voix douce mais qui ne souffrait aucune contradiction. Sinon tu vas faire sonner l’alarme de ce moniteur cardiaque que tu portes, et cet homme n’a pas beaucoup de temps.
— Elle me mène à la baguette ! s’écria le vieil homme d’un air indigné.
Ce disant, il inclina la tête vers Roland et lui adressa un clin d’œil rempli de ruse et d’un humour indescriptible, du côté que sa fille ne pouvait voir.
Comme si elle n’était pas au fait de tous tes tours, vieil homme, pensa Roland, amusé jusque dans son chagrin. Comme si elle n’était pas au fait depuis des années et des années — delah.
Marian Carver reprit la parole.
— Nous aimerions palabrer avec vous pendant un petit moment, Roland, mais il faut d’abord que je vérifie quelque chose.
— Pas besoin d’ça ! s’exclama le vieil homme, de plus en plus indigné. Qu’est-ce que tu veux vérifier, ma fille ? Non mais j’ai élevé une crétine, ou quoi ?
— Il a sans doute raison, commenta Marian. Mais mieux vaut être trop prudent…
— … que désolé, acheva la Pistolero. C’est une bonne règle, si fait. Que souhaitez-vous voir ? Qu’est-ce qui vous dira que je suis bien qui je prétends être, et vous le fera croire ?
— Votre arme, répondit-elle.
Roland retira le T-shirt de la Maison de Retraite du sac en cuir, puis en sortit le holster. Il déroula le ceinturon et extirpa le pistolet à crosse en bois de santal. Il entendit Marian Carver pousser un petit soupir bref et admiratif, et préféra ne pas relever. Il remarqua que les deux gardes en costume s’étaient approchés, les yeux écarquillés.
— Vous voyez ça ! cria Moses Carver. Tous autant que vous êtes ! Mon Dieu ! Autant raconter à vos gran-babés que vous avez vu Excalibur, l’Épée d’Arthur, car c’est exactement la même chose !
Roland tendit l’arme de son père à Marian. Il savait qu’elle devait le prendre pour avoir confirmation de son identité de pistolero, avant de le mener dans les entrailles de la Tet Corporation (où les mauvaises personnes pouvaient faire des dommages considérables), mais l’espace d’un instant, elle fut incapable de remplir ses responsabilités. Puis elle se munit de courage et se saisit de l’arme, ouvrant grands les yeux en sentant son poids. En veillant à ce qu’aucun de ses doigts n’entre en contact avec la détente, elle approcha le barillet à hauteur de ses yeux, puis trouva un symbole gravé dans le canon, près de la gueule :
— Vous voulez bien me dire ce que c’est que ça, monsieur Deschain ? demanda-t-elle.
— Bien sûr, si vous m’appelez Roland.
— Si vous le souhaitez, j’essaierai.
— C’est la marque d’Arthur, dit-il en la dessinant lui-même du doigt. La seule marque sur la porte de sa tombe, si cela vous sied. C’est sa marque de dinh, elle signifie BLANC.
Le vieil homme tendit ses mains tremblantes, en silence mais avec une autorité certaine.
— Est-il chargé ? demanda Marian à Roland, puis, avant qu’il pût répondre : bien sûr que oui, il l’est.
— Donnez-le-lui, dit Roland.
Marian eut l’air dubitatif, et les deux gardes plus encore, mais Pop Mose tendait toujours les mains, attendant qu’on y dépose le décimeur, et Roland hocha la tête. La femme tendit à contrecœur l’arme à son père. Le vieillard la prit, la soupesa à deux mains, et fit quelque chose qui réchauffa et glaça en même temps le cœur du Pistolero : de ses vieilles lèvres plissées, il embrassa le canon du pistolet.
— Quel goût a-t-il ? demanda Roland, avec une véritable curiosité.
— Le goût des ans, Pistolero, répondit Moses Carver. Comme moi.
Et sur ces paroles il tendit l’arme à la jeune femme, la crosse en avant.
Elle la rendit à Roland, comme heureuse de se débarrasser de son poids grave et meurtrier, et le Pistolero l’enroula de nouveau dans son ceinturon.
— Entrez, proposa-t-elle. Et puisque vous manquez de temps, nous le rendrons aussi joyeux que le permettra votre chagrin.
— Amen ! lança le vieil homme, en donnant une claque sur l’épaule de Roland. Elle est toujours vivante, mon Odetta — elle que vous appelez Susannah. C’est toujours ça. J’ai pensé que vous seriez heureux de le savoir, monsieur.
Et Roland était bel et bien heureux. Il hocha la tête en signe de remerciement.
— Venez, Roland, dit Marian Carver. Soyez le bienvenu chez nous, car c’est aussi chez vous, et nous savons qu’il y a peu de chances que vous y reveniez jamais.
Le bureau de Marian Carver était situé dans le coin nord-ouest du quatre-vingt-dix-neuvième étage. Tous les murs étaient faits de verre, sans un seul étai, et le Pistolero se retrouva le souffle coupé, devant la vue. Se trouver là à contempler le décor, c’était comme se tenir en apesanteur au-dessus d’une ligne de toits plus fabuleuse que dans ses rêves les plus fous. Pourtant il l’avait déjà vue auparavant, car il reconnut le pont suspendu, ainsi que quelques-uns des immeubles à proximité. C’était bien compréhensible qu’il reconnaisse ce pont, quand on considérait qu’ils avaient failli mourir dessus, dans un autre monde. C’était sur ce pont que Jake s’était fait kidnapper par Gasher, pour être emmené dans le repaire de l’Homme Tic-Tac. Cette vue était celle de la Cité de Lud, telle qu’elle devait être dans ses jeunes années.
— Vous l’appelez New York ? N’est-ce pas ?
— Oui, confirma Nancy Deepneau.