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— Et ce pont, là-bas, qui descend en piqué ?

— Le Pont George-Washington. Ou le GW, si vous êtes du coin.

Ainsi contemplait-il le pont qui non seulement les avait menés à Lud, mais près duquel le Père Callahan avait entamé ses années de vagabondage, en quittant New York. Roland se rappelait son histoire, dans les détails.

— Désirez-vous quelque chose à boire ? proposa Nancy.

Il commença par décliner son offre, puis se rendit compte qu’il avait la tête qui tournait, et changea d’avis. Quelque chose à boire, oui, mais seulement si ça lui aiguisait les esprits.

— Du thé, si vous en avez. Du thé chaud et fort. Avec du sucre et du miel. C’est possible ?

— C’est possible, dit Marian en appuyant sur un bouton, sur son bureau. Elle se mit à parler à quelqu’un que Roland ne voyait pas, et tout à coup, la femme avec son bureau à l’extérieur — celle qui avait l’air de parler toute seule — lui parut nettement moins étrange.

Une fois passée la commande de boissons chaudes et de sandwiches (que Roland ne pouvait appeler autrement que popkins, et il ne pensait plus changer), Marian se pencha en avant et capta le regard de Roland.

— C’est une heureuse rencontre que la nôtre, à New York, Roland, je l’espère, mais notre temps ici n’est pas… n’est pas vital. Et j’ai la nette impression que vous savez pourquoi.

Le Pistolero parut y réfléchir, puis il hocha la tête. Avec un peu de circonspection, mais au fil des ans, il avait acquis une certaine prudence. Pour d’autres — parmi lesquels Alain Johns, ou encore Jamie DeCurry — le sens de la précaution était inné, mais ça n’avait jamais été le cas pour Roland, dont la tendance naturelle avait toujours été de tirer d’abord et de poser des questions ensuite.

— Nancy vous a fait lire la plaque dans le Jardin du Rayon, poursuivit Marian. Est-ce que…

— Le Jardin du Rayon, par Dieu ! s’exclama Moses Carver.

Sur le chemin du bureau de sa fille, dans le couloir, il avait subtilisé une canne, dans un porte-parapluies en forme de pied d’éléphant, et il en martelait à présent la moquette coûteuse, pour scander ses paroles. Marian fit preuve d’une patience angélique.

— Je dis Bombe Divine !

— L’amitié récente de mon père avec le Révérend Harrigan, qui est entouré de sa cour juste en dessous de nos fenêtres, n’est pas ce qui me réjouit le plus dans la vie, soupira Marian. Mais peu importe. Avez-vous lu la plaque, Roland ?

Il acquiesça. Nancy Deepneau avait utilisé un autre mot — un signe ou un sigleu — mais il comprit que ça revenait au même.

— Les lettres se sont transformées en Grandes Lettres. J’ai pu lire sans difficulté.

— Et que disait le message ?

— DON DE LA TET CORPORATION, EN HOMMAGE À EDWARD CANTOR DEAN ET JOHN « JAKE » CHAMBERS.

Il marqua une pause.

— Puis ça disait : « Cam-a-cam-mal, Pria-toi, Gan de-lah », ce qu’on pourrait traduire par : LE BLANC TRIOMPHE DU ROUGE, TELLE EST LA VOLONTÉ ÉTERNELLE DE GAN.

— Pour nous, ça dit : LE BIEN TRIOMPHE DU MAL, TELLE EST LA VOLONTÉ DE DIEU, expliqua Marian.

— Dieu soit loué ! lança Moses Carver, en martelant le sol de sa canne. Que le Prim s’élève !

On frappa un coup léger à la porte, et la femme du bureau au-dehors entra, un plateau d’argent entre les mains. Roland contempla avec fascination le petit bouton noir suspendu à hauteur de ses lèvres, ainsi que le casque étroit qui disparaissait dans ses cheveux. Sans doute un équipement pour parler à distance. Nancy Deepneau et Marian Carver l’aidèrent à poser les tasses de thé fumantes, les bols de sucre et de miel, ainsi que le pot de crème. Il y avait aussi une assiette de sandwiches. L’estomac de Roland gargouilla. Il pensa à ses amis en terre — plus de popkins, pour eux — et aussi à Irene Tassenbaum, assise seule dans le petit parc de l’autre côté de la rue, à l’attendre patiemment. Chacune de ces pensées prise isolément aurait suffi à lui couper l’appétit, mais son estomac émit de nouveau son cri effronté. Certaines parties chez un homme n’avaient pas de conscience, et il devait savoir ça depuis l’enfance. Il se servit un popkin, versa une cuillerée énorme de sucre dans son thé, puis ajouta du miel, pour faire bonne mesure. Il voulait faire aussi rapidement que possible et retourner au plus vite auprès d’Irene, mais en attendant…

— J’espère que cela vous siéra, monsieur, fit Moses Carver en soufflant sur sa tasse. Par-dessus les dents, par-dessus les gencives, préparez-vous les boyaux, ça arrive ! Héé !

— Papa et moi, nous avons une maison à Montauk Point, dit Marian en versant un nuage de lait dans son café, et nous y étions justement le week-end dernier. Vers cinq heures et quart, le samedi, j’ai reçu un appel de l’un des agents de sécurité d’ici. C’est l’Association Hammarskjöld Plaza qui les emploie, mais la Tet Corporation leur donne une prime pour qu’ils nous informent… de certains faits importants, dirons-nous… dès qu’ils se produisent. Nous avons surveillé cette plaque au milieu du hall avec infiniment d’intérêt, à l’approche du 19 juin, Roland. Seriez-vous surpris d’apprendre que, jusqu’à approximativement cinq heures moins le quart de l’après-midi de ce jour-là, on lisait : DON DE LA TET CORPORATION, EN HOMMAGE À LA FAMILLE DU RAYON, ET EN SOUVENIR DE GILEAD ?

Roland réfléchit à cette nouvelle tout en sirotant son thé (qui était chaud, fort et bon), puis secoua la tête.

— Non.

Elle se pencha en avant, les yeux brillants.

— Et pourquoi dites-vous cela ?

— Parce que jusqu’à dimanche après-midi, entre quatre et cinq heures, rien n’était sûr. Même en ayant neutralisé les Briseurs, rien n’était sûr tant que Stephen King n’était pas à l’abri.

Il regarda autour de lui.

— Vous êtes au courant, pour les Briseurs ?

Marian hocha la tête.

— Pas dans les détails, mais nous savons que le Rayon qu’ils étaient en train de détruire est à présent sauvé, et qu’il n’était pas endommagé de manière irrémédiable.

Elle hésita, avant d’ajouter :

— Et nous avons appris, pour votre deuil. Vos deux deuils. Nous sommes tellement désolés, Roland.

— Ces garçons sont à l’abri dans les bras de Jésus, dit le père de Marian. Et même s’ils ne le sont pas, ils sont ensemble dans la clairière.

Roland, qui voulait le croire, hocha la tête en disant grand merci. Puis il se tourna de nouveau vers Marian.

— On est passés très près, avec l’écrivain. Il a été blessé, et gravement. Jake est mort en le sauvant. Il a mis son corps entre King et le camiobile qui lui aurait pris la vie.

— King survivra, dit Nancy. Et il va se remettre à écrire. Nous savons cela de source très sûre.

— Laquelle ?

Marian se pencha en avant.

— Dans une minute. L’important, Roland, c’est que nous le croyons, que nous en sommes certains, et la sécurité de King dans les années à venir signifie que vous avez accompli votre mission auprès du Rayon : Ves’-Ka Gan.

Roland acquiesça. Le chant allait se poursuivre.

— Il nous reste beaucoup de pain sur la planche, poursuivit Marian, au moins encore trente ans de travail, d’après nos calculs, mais…

— Mais c’est notre travail, pas le vôtre, dit Nancy.

— Vous tenez ça de cette même « source sûre » ? s’enquit Roland, sirotant toujours son thé.