Il avait beau être bouillant, il avait déjà englouti la moitié de cette grande tasse.
— Oui. Votre quête pour mettre en déroute les forces du Roi Cramoisi est un succès. Le Roi Cramoisi lui-même…
— Ça n’a jamais été la quête de cet homme-là, et tu l’sais parfaitement ! s’indigna le centenaire assis près de la belle femme noire, frappant de nouveau le sol de sa canne. Sa quête…
— Papa, ça suffit.
Sa voix claqua avec une telle dureté que le vieil homme cligna des yeux.
— Nenni, laissez-le parler, dit Roland, et tous les regards se tournèrent vers lui, pleins de surprise (et d’un peu de peur, aussi) devant cette réplique cinglante comme un coup de fouet. Laissez-le parler, car il dit vrai. Si nous devons tout mettre au clair, autant jouer cartes sur table. Pour moi, les Rayons n’ont jamais été que le moyen de parvenir à mes fins. S’ils avaient rompu, la Tour serait tombée. Si la Tour avait chu, je ne l’aurais jamais atteinte, et n’aurais pu la gravir jusqu’à son sommet.
— Vous êtes en train de dire que vous tenez plus à la Tour Sombre qu’à la survie de l’univers, résuma Nancy Deepneau.
Elle s’était exprimée sur un ton qui disait « attendez, que je sois bien sûre de vous avoir compris, là », et regardait Roland avec un mélange d’ébahissement et de mépris.
— Qu’à la survie de tous les univers.
— La Tour Sombre est l’existence même, dit Roland, et j’ai sacrifié maints amis au fil des ans, pour l’atteindre, dont un garçon qui m’appelait son père. J’ai sacrifié ma propre âme dans ce marché, dame-sai, alors détournez ce miroir effronté de ma vue. Faites vite et faites bien, je vous prie.
Il parlait avec politesse, mais aussi une froideur redoutable. Toute couleur avait déserté le visage de Nancy Deepneau, et la tasse entre ses mains tremblait si fort que Roland tendit la main et la lui prit, pour qu’elle ne la renverse pas et se brûle.
— Ne le prenez pas mal. Comprenez-moi, car plus jamais nous ne parlerons. Ce qui est fait est fait dans les deux mondes, bon ou mauvais, pour le ka ou contre lui. Pourtant il y a au-delà de ces mondes plus que ne peut en embrasser votre connaissance, et plus derrière eux que votre imagination ne pourra jamais le concevoir. J’ai peu de temps, alors changeons de décor.
— Bien dit, monsieur ! gronda Moses Carver, en tambourinant avec sa canne.
— Si je vous ai offensé, j’en suis terriblement désolée, dit Nancy.
Roland ne répondit rien, car il savait qu’elle n’était pas le moins du monde désolée — elle avait peur de lui, voilà tout. Il y eut un moment de silence gêné, que Marian Carver finit par rompre.
— Nous n’avons pas de Briseurs, pour notre part, Roland, mais au ranch de Taos, nous employons une douzaine de télépathes et de precogs. Ce à quoi ils arrivent en combinant leurs efforts est parfois incertain, mais toujours plus important que ce qu’ils font isolément. Vous connaissez l’expression « bon esprit » ?
Le Pistolero opina.
— Ils produisent une version du bon esprit, même si je me doute que c’est bien moins puissant que ce qu’étaient capables de faire les Briseurs de Tonnefoudre.
— Parce qu’il y en avait des centaines, grommela le vieil homme. Et qu’on leur donnait du carburant.
— Et aussi parce que les serviteurs du Roi étaient plus qu’heureux de kidnapper les Briseurs particulièrement puissants, ajouta Nancy. Ils n’avaient que ce que nous appellerons le « dessus du panier ». Mais les nôtres nous ont été plutôt utiles.
— Qui a eu l’idée de mettre des gens comme eux à votre service ? demanda Roland.
— Si étrange que ça puisse vous paraître, l’ami, dit Moses, c’est Cal Tower. Il n’a jamais beaucoup participé — à part collectionner ses livres et traîner ses guêtres, cette espèce de gros salaud de feignant radin et tatillon…
D’un regard, sa fille le mit en garde. Roland dut batailler pour sauver la face. Moses Carver avait beau avoir cent ans, il avait résumé l’essence de Calvin Tower en une seule expression.
— Quoi qu’il en soit, il a lu cette histoire de réunions de télépathes dans des livres de science-fiction. Vous connaissez, la science-fiction ?
Roland secoua la tête.
— Peu importe. La majorité, c’est des conneries, mais de temps en temps il y a une idée qui se tient, dans le lot. Écoutez un peu, et je vais vous en raconter une bonne. Vous comprendrez, si vous savez de quoi ont discuté Tower et votre ami M’sieur Dean, il y a vingt-deux ans, quand M’sieur Dean est venu sauver Tower de ces deux sales brutes de Blancs.
— Papa, fit Marian sur un ton d’avertissement, arrête un peu le discours nègre, maintenant. Tu es vieux mais tu n’es pas stupide.
Il la regarda. Ses yeux terreux se mirent à pétiller de malice et de bonne humeur. Il adressa un nouveau regard à Roland, et lui refit un de ses clins d’œil de filou.
— Ces deux sales brutes de métèques de Blancs !
— Eddie m’en a parlé, oui, acquiesça Roland.
Carver abandonna le registre insultant. Ses paroles se firent tendues.
— Alors vous savez qu’ils ont parlé d’un livre intitulé Le Hogan, de Benjamin Slightman. Il y avait une coquille dans le titre du livre, de même que le nom de l’auteur, et c’est pile le genre de choses qui rendaient fou ce vieux grassouillet.
— Oui.
Le titre était devenu Le Dogan, mot qui avait pris beaucoup de sens, pour Roland et son tet.
— Eh bien, après la visite de votre ami, Cal Tower s’est intéressé de près à ce type, et il a découvert qu’il avait écrit quatre autres romans, sous le nom de Daniel Holmes. Il était aussi blanc qu’un verre de lait, le gars Slightman, mais il se trouve que le pseudonyme qu’il avait choisi était le nom du père d’Odetta. Et je parie que ça ne vous surprend pas des masses, je me trompe ?
— Non, en effet, approuva Roland.
Ce n’était là qu’un petit déclic, au moment où l’engrenage du ka tombait en place.
— Et tous ces livres qu’il a écrits sous le nom d’Holmes, c’étaient des histoires de science-fiction interminables, sur le gouvernement qui louait les services de télépathes et des precogs pour découvrir des choses. Et c’est là que nous, on a trouvé l’idée.
Il regarda Roland et donna un coup triomphal de sa canne.
— Et il n’y a pas que ça, loin de là, mais j’imagine que vous n’avez pas le temps. On en revient toujours à ça, pas vrai ? Le temps. Et dans ce monde, il file à sens unique.
Il prit un air mélancolique.
— Je donnerais très cher, Pistolero, pour revoir ma filleule, mais j’imagine que ça n’est pas écrit comme ça dans les cartes, n’est-ce pas ? À moins que nous nous retrouvions dans la clairière.
— Je pense que vous dites vrai, lui dit Roland, mais je lui transmettrai votre message, et je lui dirai que je vous ai trouvé toujours plein de verve et de feu…
— Je dis Dieu, je dis Bombe Divine ! s’exclama le vieillard, en scandant ses paroles de coups de canne. Dites-le, mon frère ! Et surtout, dites-le-lui à elle !
— Je le ferai.
Roland termina son thé, puis posa la tasse vide sur le bureau de Marian Carver et se leva en portant machinalement la main à sa hanche droite. Il lui faudrait longtemps pour s’habituer à la disparition de la douleur, plus de temps sans doute qu’il n’en avait devant lui.
— À présent je dois prendre congé. Il y a un endroit, pas très loin d’ici, où je dois me rendre.