— Vous savez où, dit Marian. Il y aura quelqu’un pour vous accueillir, à votre arrivée. Nous avons gardé les lieux, pour que vous y veniez en sécurité, et si la porte que vous cherchez est toujours là-bas, et toujours en état de marche, vous pourrez la traverser.
Roland esquissa une révérence.
— Grand merci-sai.
— Mais restez assis quelques instants encore, si vous le voulez bien. Nous avons des cadeaux pour vous, Roland. Ils ne valent pas ce que vous avez fait pour nous — que ç’ait été votre but ou pas — mais ce sont des choses dont vous aurez peut-être besoin, quoi qu’il en soit. L’une d’elles, ce sont des nouvelles données par nos agents à Taos. Une autre provient de… — elle réfléchit — … de chercheurs plus normaux, de gens qui travaillent pour nous, dans cet immeuble même. Ils se font appeler les Calvin, pas par une quelconque inclination religieuse. C’est peut-être un petit hommage à M. Tower, mort d’une attaque cardiaque dans sa nouvelle boutique, il y a neuf ans. Ou peut-être est-ce seulement une blague.
— Si c’est le cas, elle est mauvaise, grogna Moses Carver.
— Et puis il y a aussi deux autres surprises… de notre part. De la part de Nancy, de moi et de mon Papa, et d’un autre, qui a repris sa route. Voulez-vous bien rester assis quelques instants encore ?
Il avait beau avoir hâte de repartir, Roland fit ce qu’on lui demandait. Pour la première fois depuis la mort de Jake, une émotion vraie et autre que le chagrin s’était emparée de lui.
La curiosité.
— Pour commencer, les nouvelles en provenance du Nouveau-Mexique, dit Marian lorsque Roland se rassit. Ils vous ont observés autant qu’ils l’ont pu, et bien que ce qu’ils aient vu côté Tonnerre ait été flou, dans le meilleur des cas, ils pensent qu’Eddie a dit quelque chose à Jake Chambers — peut-être quelque chose d’important — peu de temps avant de mourir. Sans doute lorsqu’il était couché à terre, avant de… je ne sais pas…
— Avant de glisser dans la pénombre ? suggéra Roland.
— Oui, approuva Nancy Deepneau, c’est ce que nous pensons. Enfin, c’est ce qu’ils pensent, je veux dire. Nos Briseurs à nous.
Marian la regarda en fronçant les sourcils, signifiant qu’elle n’était pas le genre de femme à se laisser interrompre. Puis elle dirigea de nouveau son attention vers Roland.
— Il est plus facile pour nos agents de voir des choses de ce côté-ci, et plusieurs d’entre eux sont sûrs d’eux — pas catégoriques, mais sûrs d’eux — pour dire que Jake a pu transmettre ce message avant de mourir à son tour.
Elle marqua une courte pause.
— Cette femme avec qui vous voyagez, Mme Tannenbaum…
— Tassenbaum, corrigea Roland.
Il le fit sans réfléchir, parce qu’il avait l’esprit occupé ailleurs. Furieusement occupé.
— Tassenbaum, approuva Marian. Elle vous a sans doute répété une partie de ce que Jake lui avait dit, dans les derniers instants, mais il y a peut-être autre chose. Non pas quelque chose qu’elle voudrait garder pour elle, mais une chose dont elle n’aurait pas mesuré l’importance. Vous voudrez bien lui redemander de vous répéter tout ce que Jake a dit, avant que vos chemins se séparent ?
— Oui, répondit Roland.
Bien sûr, qu’il le ferait, mais il n’avait pas le sentiment que Jake avait transmis le message d’Eddie à Mme Tassenbaum. Non, pas à elle. Il se rendit compte qu’il avait à peine pensé à Ote, depuis qu’ils avaient garé la voiture d’Irene, mais Ote était bien évidemment avec eux. En ce moment même, il était couché aux pieds d’Irene, assise dans le petit parc au coin de la rue, tous les deux au soleil à l’attendre.
— Bon, dit-elle. C’est très bien. Changeons de sujet.
Marian ouvrit le grand tiroir central de son bureau. Elle en sortit une enveloppe matelassée, ainsi qu’une petite boîte en bois. Elle tendit l’enveloppe à Nancy Deepneau. Quant à la boîte, elle la posa devant elle, sur le bureau.
— Pour la suite, c’est à Nancy de le dire, et je te demanderai d’ailleurs d’être brève, Nancy, parce que cet homme semble avoir hâte de repartir au plus vite.
— Dis-le, fit Moses en tapant de sa canne sur le sol.
Nancy le regarda, puis Roland… ou pas loin de lui, du moins. La couleur lui montait aux joues, et elle avait l’air troublée.
— Stephen King, commença-t-elle avant de s’éclaircir la gorge et de répéter.
Puis elle parut ne pas savoir comment poursuivre, et le rouge de ses joues s’accentua.
— Prenez une inspiration profonde, conseilla Roland, retenez l’air un moment.
Elle obéit.
— Maintenant expirez.
De nouveau elle s’exécuta.
— Maintenant, dites-moi ce que vous avez à me dire, Nancy, nièce d’Aaron.
— Stephen King a écrit une quarantaine de livres, commença-t-elle.
Elle était toujours très rouge (Roland se dit qu’il découvrirait assez tôt la signification de sa réaction), mais sa voix était nettement plus calme.
— Un nombre incroyable d’entre eux, même parmi ceux écrits dans ses jeunes années, sont reliés de près ou de loin à la Tour Sombre. C’est comme s’il avait toujours eu cette histoire à l’esprit, depuis le tout début.
— J’ai la certitude de ce que vous supposez, répondit Roland en croisant les mains. Je dis grand merci.
La réaction du Pistolero sembla l’apaiser un peu plus.
— D’où les Calvin, précisa-t-elle. Trois hommes et deux femmes avec des talents d’érudition, et qui ne font rien d’autre de huit heures du matin à quatre heures du soir que lire les œuvres de Stephen King.
— Ils ne font pas que les lire, précisa Marian. Ils font des recoupements par lieux, par personnages, par thèmes — ce qu’ils peuvent trouver —, même par noms de marques.
— Une partie de leur travail consiste à chercher les références à des personnes vivant ou ayant vécu dans le Monde Clé, reprit Nancy. Des personnes réelles, pour résumer. Et des références à la Tour Sombre, bien sûr.
Elle lui tendit l’enveloppe, et Roland sentit à l’intérieur les coins de ce qui ne pouvait être qu’un livre.
— Si King a jamais écrit un livre-clé, Roland — en dehors de la série de la Tour Sombre elle-même, je veux dire —, nous pensons que c’est celui-ci.
Le rabat de l’enveloppe était tenu fermé par une boucle. Roland adressa à Marian et à Nancy un regard de côté. Toutes deux hochèrent la tête. Le Pistolero fit sauter la boucle et tira hors de l’enveloppe un volume très épais, avec une couverture rouge et blanche. Pas d’image, rien que le nom de Stephen King et un seul autre mot.
Rouge pour le Roi, Blanc pour Arthur l’Aîné, pensa-t-il. Le Blanc triomphe du Rouge, telle est la volonté éternelle du ka.
Ou peut-être n’était-ce là qu’une coïncidence.
— Quel est ce mot ? demanda Roland.
— Insomnie, dit Nancy. Cela signifie…
— Je sais ce que ça signifie, l’interrompit Roland. Pourquoi me donnez-vous ce livre ?
— Parce que l’intrigue s’articule autour de la Tour Sombre, expliqua Nancy, et parce qu’on y trouve un personnage du nom d’Ed Deepneau. C’est le méchant de l’histoire, il se trouve.
Le méchant de l’histoire, se dit Roland. Pas étonnant qu’elle ait pris des couleurs.