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— Vous avez quelqu’un de ce nom, dans votre famille ? demanda-t-il.

— Autrefois, oui. À Bangor, qui est la ville à laquelle fait référence King quand il parle de Derry (comme dans ce livre). Le véritable Ed Deepneau est mort en 1947, l’année de naissance de King. Il était bibliothécaire, et n’aurait pas fait de mal à une mouche. Celui d’Insomnie est un fou qui tombe sous l’emprise du Roi Cramoisi. Il essaie de transformer un avion en bombe volante et de le faire s’écraser contre une tour, pour tuer des milliers de personnes.

— Prions pour que ça n’arrive jamais, dit le vieillard d’un air sombre, regardant dehors la ligne d’horizon new-yorkaise, peuplée de gratte-ciel. Dieu sait que ça pourrait.

— Dans l’histoire son plan échoue, dit Nancy. Il y a effectivement des gens qui se font tuer, mais le personnage principal, un vieux monsieur du nom de Ralph Roberts, réussit à empêcher le pire.

Roland observait attentivement la petite-nièce d’Aaron Deepneau.

— Et le Roi Cramoisi est mentionné, là-dedans ? Par son nom ?

— Oui, confirma-t-elle. Le Ed Deepneau de Bangor — le véritable Ed Deepneau — était un cousin de mon père, très éloigné. Les Calvin pourraient vous montrer l’arbre généalogique si vous le souhaitiez, mais il n’y a qu’un lien très indirect avec mon oncle Aaron. Nous pensons que King s’est peut-être servi de ce nom dans le livre pour attirer votre attention — ou la nôtre — sans même se rendre compte de ce qu’il faisait.

— Un message de son sous-esprit, songea le Pistolero à voix haute.

— De son subconscient, oui ! dit Nancy, l’air réjoui. C’est exactement ce que nous pensons !

Ce n’était pas exactement ce que pensait Roland, néanmoins. Le Pistolero se remémorait comment il avait envouté King, en l’an 1977. Comment il lui avait dit de chercher à entendre le Ves’-Ka Gan, le Chant de la Tortue. Le sous-esprit de King, cette partie de lui qui n’avait jamais cessé d’obéir à l’ordre sous hypnose, avait-il glissé un extrait du Chant de la Tortue dans ce livre ? Un livre que les Serviteurs du Roi avaient peut-être négligé, parce qu’il ne faisait pas partie du « Cycle de la Tour Sombre » ? Roland pensait que c’était possible, et que le nom Deepneau pouvait en effet tenir lieu de sigleu. Mais…

— Je ne peux pas le lire. Un mot par-ci, par-là, peut-être, mais pas plus.

— Vous non, mais ma fille, si. Ma fille Odetta, que vous appelez Susannah.

Roland hocha lentement la tête. Et même s’il commençait réellement à avoir des doutes, son esprit lui renvoya une image très nette d’elle et lui assis autour d’un feu — un grand, car la nuit était froide — avec Ote entre eux. Dans les rochers au-dessus d’eux, le vent gémissait son amère mélodie hibernale, mais ils s’en moquaient, ils avaient l’estomac plein, le corps réchauffé, vêtu de peaux de bêtes qu’ils avaient tuées eux-mêmes, et ils avaient ce récit pour les divertir.

L’histoire de l’insomnie, par Stephen King.

— Elle vous la lira en chemin, suggéra Moses. Sur votre dernier chemin, je dis Bombe.

Oui, se dit Roland. Une dernière histoire à entendre, un dernier chemin à parcourir. Celui qui mène à Can’-Ka No Rey, et à la Tour Sombre. Ou du moins se plaît-on à le croire.

— Dans cette histoire, reprit Nancy, le Roi Cramoisi utilise Ed Deepneau pour tuer un enfant particulier, un garçon du nom de Patrick Danville. Juste avant le coup fatal, alors que Patrick et sa mère attendent qu’une femme prononce un discours, le garçon fait un dessin, un qui vous montre vous, Roland, et le Roi Cramoisi, apparemment emprisonné au sommet de la Tour Sombre.

Roland sursauta sur son siège.

— Au sommet ? Emprisonné au sommet ?

— Doucement, intervint Marian. Du calme, Roland. Les Calvin analysent les ouvrages de Stephen King depuis des années, dans les moindres mots et les moindres allusions, et tout ce qu’ils produisent est transféré à nos folken du bon esprit, au Nouveau-Mexique. Bien que ces deux groupes ne se soient jamais rencontrés, il serait tout à fait approprié de dire qu’ils travaillent ensemble.

— Non pas qu’ils soient toujours d’accord, glissa Nancy.

— Ça, on peut dire qu’ils ne le sont pas souvent ! s’exclama Marian sur le ton exaspéré de quelqu’un qui a dû arbitrer plus que son lot de chamailleries. Mais il y a une chose sur laquelle ils tombent bel et bien d’accord, c’est sur le fait que les références de King à la Tour Sombre sont presque systématiquement cryptées, et que parfois elles n’ont même aucun sens.

Roland acquiesça.

— Il en parle parce que son sous-esprit y pense sans arrêt, mais parfois il bascule dans le charabia.

— Oui, confirma Nancy.

— Mais vous ne pensez visiblement pas que tout ce livre soit une fausse piste ou bien vous n’insisteriez pas pour me le donner.

— Certes, dit Nancy. Mais ça ne signifie par nécessairement que le Roi Cramoisi soit réellement enfermé au sommet de la Tour. Même si je pense que ce n’est pas impossible.

Roland réfléchit à sa propre conviction, qui était que le Roi était enfermé à l’extérieur de la Tour, sur une sorte de balcon. S’agissait-il d’une réelle intuition, ou simplement d’un leurre auquel il voulait croire ?

— Quoi qu’il en soit, nous pensons que vous devriez partir à la recherche de ce Patrick Danville, dit Marian. Tout le monde s’accorde à dire que c’est une personne réelle, mais nous n’avons pu trouver aucune trace de lui, ici. Peut-être en trouverez-vous à Tonnefoudre.

— Ou au-delà, suggéra Moses.

Marian acquiesça.

— D’après l’histoire que King raconte dans Insomnie — vous le constaterez par vous-même — Patrick Danville meurt jeune. Mais ce n’est peut-être pas vrai. Vous comprenez ?

— Je ne suis pas certain, non.

— Quand vous trouverez Patrick Danville — ou quand lui vous trouvera —, il se peut qu’il soit toujours le garçon décrit dans ce livre, expliqua Nancy, ou bien qu’il soit aussi vieux que l’Oncle Mose.

— Pas d’pot, si c’est le cas ! s’écria le vieillard avec un gloussement.

Roland souleva le livre, regarda de plus près la couverture rouge et blanche, passa le doigt sur les lettres légèrement en relief qui dessinaient un mot qu’il ne pouvait déchiffrer.

— Ça n’est qu’une histoire, n’est-ce pas ?

— Depuis le printemps 1970, lorsqu’il a tapé la phrase L’homme en noir fuyait à travers le désert et le Pistolero le suivait, dit Marian Carver, très peu des choses que Stephen King a écrites n’étaient « que des histoires ». Ce n’est peut-être pas ce qu’il croit. Nous si.

Mais toutes ces années passées à guetter le Roi Cramoisi vous ont peut-être appris à avoir peur de votre ombre, si cela vous sied, se dit Roland. Puis, à voix haute :

— Quoi d’autre, alors, si ce ne sont pas des histoires ?

C’est Moses Carver qui répondit.

— Peut-être des bouteilles à la mer, c’est ce qu’on pense.

Dans la manière qu’il avait de prononcer ce mot — ponse, quasiment — Roland entendit un écho déchirant de Susannah, et eut soudain envie de la voir, pour vérifier qu’elle allait bien. C’était là un désir si fort qu’il lui laissa un goût amer dans la bouche.

— … cette vaste mer.