— J’implore votre pardon, dit le Pistolero, je rêvassais.
— Je disais qu’on pense que Stephen King nous lance des bouteilles dans la vaste mer. Celle qu’on appelle le Prim. Dans l’espoir qu’elles vous atteindront, et que les messages qui se trouvent à l’intérieur vous rendront possible, à vous et mon Odetta, d’atteindre votre but.
— Ce qui nous amène à nos ultimes cadeaux, glissa Marian. Nos vrais cadeaux. Tout d’abord…
Elle lui tendit la boîte.
Le couvercle s’articulait sur une charnière. Roland posa la main à plat sur le dessus, dans l’intention de le faire basculer vers l’arrière, puis il se ravisa. Il marqua un temps d’arrêt et dévisagea ses interlocuteurs. Ils le regardaient tous avec de l’espoir et une sorte d’intérêt suspendu, expression qui le mit mal à l’aise. Une idée totalement folle (mais étonnamment convaincante) lui vint à l’esprit : qu’il se trouvait présentement en face des véritables agents du Roi Cramoisi, et que la dernière chose qu’il verrait en ouvrant cette boîte, ce serait un vif d’argent amorcé, en plein compte à rebours, à quelques clics à peine de l’explosion du monde entier autour de lui. Et que le dernier son qu’il entendrait, ce serait leur éclat de rire fou, et leur triomphal Aïle au Roi Rouge ! Ce n’était pas impossible, effectivement, mais il arrivait un moment où il fallait faire confiance, parce que l’alternative à la confiance, c’était la folie.
Si le ka en décide ainsi, qu’il en soit ainsi, pensa-t-il en ouvrant la boîte.
À l’intérieur, sur du velours bleu nuit (qui était, à leur su ou à leur insu, la couleur de la Cour Royale de Gilead), reposait une montre, lovée au centre d’une chaîne enroulée. Gravés sur le couvercle, il distingua trois symboles : une clé, une rose et — au milieu, légèrement au-dessus des deux autres — une tour avec un chapelet de fenêtres minuscules s’enroulant à l’extérieur en spirale ascendante.
Roland fut ébahi de sentir une nouvelle fois les larmes lui monter aux yeux. Lorsqu’il tourna de nouveau le regard vers eux — deux jeunes femmes et un vieil homme, le cerveau et les tripes de la Tet Corporation — il en vit d’abord six au lieu de trois. Il cligna des yeux pour faire se dissiper les doubles fantômes.
— Ouvrez-la, et regardez à l’intérieur, suggéra Moses Carver. Et pas besoin de cacher vos larmes en notre compagnie, fils de Steven, car nous ne sommes pas de ces machines par lesquelles nous remplaceraient volontiers les autres, s’ils le pouvaient.
Roland vit que le vieillard parlait sincèrement, car des larmes glissaient le long de l’ébène usée de ses joues. Nancy Deepneau sanglotait elle aussi sans s’en cacher. Et Marian Carver avait beau se prévaloir sans doute d’être de nature plus vaillante, ses yeux s’étaient voilés d’un vernis mouillé plutôt suspect.
Il abaissa le petit levier actionnant le ressort, et le dessus de la montre s’ouvrit. Dedans, des aiguilles finement ouvragées donnaient l’heure avec une précision parfaite, il en était certain. Au-dessous, dans son propre cadran miniature, une unique trotteuse courait après les secondes. Et à l’intérieur du couvercle était gravée l’inscription suivante :
— Grand merci-sai, dit Roland d’une voix rauque et tremblante. Je vous remercie, et mes amis se joindraient à moi, s’ils pouvaient encore prendre la parole.
— Dans nos cœurs ils parlent bel et bien, Roland, dit Marian, et sur votre visage, nous les voyons très bien.
Moses Carver avait le sourire aux lèvres.
— Dans notre monde, Roland, donner une montre en or à quelqu’un a un sens particulier.
— Et quel est donc ce sens ? demanda Roland.
Il porta la montre — sans conteste l’objet le plus raffiné qu’il ait eu en main de toute sa vie — à son oreille pour écouter le tic-tac délicat et précis de son mécanisme.
— Que son travail est accompli et qu’il est temps qu’il aille à la pêche, ou jouer avec ses petits-enfants, expliqua Nancy Deepneau. Mais nous vous l’avons offerte pour une autre raison. Qu’elle compte les heures qui vous séparent de votre but, et vous avertisse quand vous vous en approcherez.
— Comment pourrait-elle faire une chose pareille ?
— Nous avons un serviteur du bon esprit exceptionnel, au Nouveau-Mexique, reprit Marian. Il s’appelle Fred Towne. Il voit beaucoup de choses et se trompe rarement. Cette montre est une Patek Philippe, Roland. Elle a coûté dix-neuf mille dollars, et les fabricants garantissent un remboursement intégral si elle avance ou retarde ne serait-ce que d’une nanoseconde. Il n’y a pas besoin de la remonter, car elle fonctionne sur pile — pas fabriquée par North Central Positronics, ni une de ses filiales quelconques, je peux vous l’assurer — qui durera cent ans. Selon Fred, quand vous approcherez de la Tour Sombre, la montre pourrait bien s’arrêter, cependant.
— Ou se mettre à marcher à l’envers, à remonter le temps, dit Nancy. Aussi, surveillez-la.
Moses Carver ajouta :
— Je crois que vous le ferez, n’est-ce pas ?
— Si fait, acquiesça Roland.
Il rangea précautionneusement la montre dans une de ses poches (non sans avoir longuement contemplé la gravure sur le couvercle) et la boîte dans une autre.
— J’observerai cette montre très attentivement.
— Il y a autre chose qu’il vous faudra surveiller, dit Marian. C’est Mordred.
Roland attendit.
— Nous avons des raisons de croire qu’il a assassiné celui que vous appelez Walter.
Elle marqua un temps d’arrêt.
— Et je vois bien que cela ne vous surprend pas. Puis-je vous demander pourquoi ?
— Walter a enfin déserté mes rêves, tout comme la douleur a déserté ma tête et ma hanche droite. La dernière fois qu’il m’a rendu visite pendant mon sommeil, c’était à Calla Bryn Sturgis, la nuit du Tremblement de Rayon.
Il ne tenait pas à leur décrire combien ces rêves étaient effroyables, des cauchemars dans lesquels il errait, seul et perdu, le long d’un couloir interminable, froid et humide, des toiles d’araignée lui balayant le visage. Puis il y avait eu le martèlement précipité de quelque chose qui fondait sur lui dans les ténèbres (par-derrière, ou peut-être par au-dessus), et juste avant qu’il se réveille en sursaut, le reflet d’yeux rougeoyants et le murmure d’une voix inhumaine : « Père ».
Ils l’observaient d’un air sombre. Marian finit par intervenir.
— Méfiez-vous de lui, Roland. Fred Towne, l’homme dont je vous ai parlé, dit : « Mordred, lô faim. » Il dit que c’est une faim, au sens propre. Fred est un homme courageux, mais il a peur de votre… de votre ennemi.
De mon fils, pourquoi ne le dis-tu pas ? pensa Roland, pourtant il croyait connaître la réponse. Elle ne disait pas tout par égard pour ses sentiments à lui.
Moses Carver se leva et posa sa canne contre le bureau de sa fille.
— J’ai encore quelque chose pour vous, sauf que c’est à vous depuis le début — à vous de le porter et de le déposer à terre, quand vous arriverez à destination.
Roland se sentit très perplexe, et il fut plus perplexe encore en voyant le vieil homme déboutonner sa chemise. Marian fit mine de l’aider et il la découragea d’un geste impatient de la main. Sous sa chemise il portait un maillot de corps de vieillard, le genre que le Pistolero appelait un glissoir. Dessous se dessinait une forme que Roland identifia immédiatement, et il eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre dans sa poitrine. L’espace d’une seconde il se retrouva projeté dans le bungalow au bord du lac — chez Beckhardt, avec Eddie à ses côtés — et il s’entendit dire : Mettez la croix de Tantine autour de votre cou, et quand vous verrez sai Carver… Mais tout d’abord…