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La croix se trouvait au bout d’une chaîne en or à maillons fins. Moses Carver tira sur la chaîne pour la dégager de son glissoir, regarda la croix quelques instants, leva les yeux vers Roland avec un petit sourire aux lèvres, puis les posa de nouveau sur l’objet. Il souffla dessus. Lointaine et douce monta la voix de Susannah, et le Pistolero sentit les poils de ses bras se hérisser :

— On a enterré Pimsy sous le pommier…

Puis elle se tut. Pendant quelques instants il n’y eut plus rien, et Carver, cette fois-ci les sourcils froncés, inspira profondément, s’apprêtant à souffler de nouveau. Ce ne fut pas nécessaire. Aussitôt s’éleva la voix traînante de John Cullum, avec son fort accent du Nord, non pas de la croix elle-même, mais de juste au-dessus.

— On a fait de notre mieux, partenaire — pôrt’naire — et j’espère que ça suffira. J’ai toujours su que c’était juste un prêt, alors la voilà retournée à son propriétaire. Vous savez où ça va se terminer, je…

À ce moment précis, ses mots, qui avaient commencé à s’affaiblir dès « la voilà », devinrent inaudibles, même pour l’ouïe affûtée de Roland. Il en avait entendu assez, cependant. Il prit la croix de Tantine Talitha, qu’il avait promis de déposer au pied de la Tour Sombre, et la repassa autour de son cou, une nouvelle fois. Elle lui était revenue, et qu’y avait-il de surprenant à ça ? Le ka n’était-il pas une roue ?

— Je vous dis grand merci, sai Carver. Pour moi, pour mon ka-tet-qui-fut, et au nom de la femme qui me l’a donnée.

— Ne me remerciez pas, dit Moses Carver. Remerciez plutôt John Cullum. Il me l’a donnée sur son lit de mort. Ce type avait un sacré coffre.

— Je… commença Roland, et pendant un instant il ne parvint pas à ajouter quoi que ce soit — il avait le cœur trop plein. Je vous remercie tous, finit-il par poursuivre.

Il inclina la tête vers eux, la paume droite au front, les yeux fermés.

Lorsqu’il les rouvrit, Moses Carver tendait ses vieux bras maigres vers lui.

— À présent il est temps pour nous de reprendre notre route, et vous la vôtre. Passez vos bras autour de moi, Roland, et embrassez-moi sur la joue en signe d’adieu, si vous le voulez bien, et pensez à ma fille, car j’aimerais tant lui dire au revoir, si je le pouvais.

Roland fit ce qu’on lui demandait, et dans un autre monde, somnolant à bord d’un train roulant vers Fedic, Susannah porta la main à sa joue, car il lui semblait que Pop Mose était venu à elle et avait passé le bras autour d’elle pour lui dire : au revoir, bonne chance, bon voyage.

13

Lorsque Roland sortit de l’A-100-sœur dans le hall, il ne fut pas surpris de voir une femme en pull vert-de-gris et pantalon couleur mousse debout en face du jardin, avec quelques autres folken respectueux. Un animal qui n’était pas tout à fait un chien était assis à côté de sa chaussure gauche. Roland s’approcha d’elle et lui toucha doucement le coude. Irene Tassenbaum se tourna vers lui, les yeux agrandis par l’émerveillement.

— Vous l’entendez ? demanda-t-elle. C’est comme ce chant qu’on a entendu à Lovell, mais en cent fois plus doux.

— Je l’entends, oui.

Puis il se pencha pour prendre Ote dans ses bras. Il scruta le regard cerclé d’or du bafouilleux, tandis que les voix chantaient derrière eux.

— Ami de Jake, dit-il, quel message t’a-t-il donné ?

Ote essaya, mais tout ce qu’il réussit à articuler fut un mot qui ressemblait à Dandy-o, ce qui rappela vaguement à Roland une chanson à boire, et qui rimait avec Adeline c’est une coquine oh-oh.

Roland posa le front contre le front d’Ote et ferma les yeux. Il sentait le souffle chaud du bafouilleux. Et plus encore : une odeur au cœur de sa fourrure, l’odeur du foin dans lequel Jake et Benny Slightman avaient sauté, presque hier encore. En esprit, mêlée au doux chant des voix, il entendit la voix de Jake Chambers pour la toute dernière fois :

Dis-lui qu’Eddie a dit « Surveille Dandelo ». N’oublie pas !

Et Ote n’avait pas oublié.

14

Une fois dehors, alors qu’ils descendaient les marches du 2 Hammarskjöld Plaza, une voix pleine de déférence les interpella :

— Monsieur ? Madame ?

C’était un homme en costume et casquette noirs. Il se tenait à côté de la voiture la plus longue et la plus sombre que Roland ait vue de sa vie. Rien que la regarder mit le Pistolero mal à l’aise.

— Qui nous envoie un bucka-cercueil ? demanda-t-il.

Irene Tassenbaum eut un sourire. La rose l’avait rassérénée — excitée et enivrée, aussi — mais elle se sentait toujours fatiguée. Et elle avait également hâte de pouvoir contacter David, qui à l’heure qu’il était devait être malade d’inquiétude.

— Ce n’est pas un corbillard, c’est une limousine. Une voiture pour les gens exceptionnels… ou qui se croient exceptionnels.

Puis, au chauffeur :

— Pendant le trajet, est-ce que quelqu’un dans vos bureaux pourra vérifier des horaires d’avion, pour moi ?

— Bien sûr, madame. Puis-je vous demander votre compagnie de prédilection et votre destination ?

— Pour la destination : Portland, dans le Maine. Ma compagnie de prédilection est Air Élastique, s’ils ont des vols cet après-midi.

Les vitres de la limousine étaient en verre fumé, l’intérieur était plongé dans la pénombre, avec des loupiotes de couleur. Ote sauta sur la banquette et contempla avec intérêt le décor urbain qui défilait. Roland fut passablement intrigué de constater la présence d’un bar très bien garni, le long de son siège. Il songea à prendre une bière et se ravisa, persuadé que même un alcool léger suffirait à lui embrouiller les esprits. Irene n’eut pas tant de scrupules. Elle se servit une petite bouteille de ce qui ressemblait à du whisky et tendit le verre dans la direction de Roland.

— Que votre route soit toujours ascendante et le vent toujours dans votre dos, me foine bucko, dit-elle.

Roland hocha la tête.

— Très beau toast. Grand merci-sai.

— Je viens de passer les trois jours les plus fascinants de ma vie. C’est moi qui vous dis grand merci-sai. Merci de m’avoir choisie.

Et de m’avoir baisée, pensa-t-elle, tout en le gardant pour elle. Elle et Dave s’offraient parfois encore un petit câlin, mais rien de comparable à ce qu’elle avait vécu la nuit précédente. Jamais ça n’avait été comparable à ça. Et si Roland n’avait pas eu d’autres choses en tête ? Il était fort probable qu’elle serait grimpée au rideau et qu’elle aurait explosé comme un pétard de carnaval.

Roland opina et se mit à regarder défiler les rues de la ville — de cette version de Lud, encore jeune et pleine de vie.

— Et votre voiture ? demanda-t-il.

— Si nous voulons la récupérer avant notre retour à New York, nous enverrons quelqu’un la chercher et la ramener dans le Maine. L’Audi de David nous suffira sans doute. C’est l’un des avantages d’être riche — pourquoi est-ce que vous me regardez comme ça ?

— Vous avez une cartomobile qui s’appelle Eddie ?