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— C’est un nom de marque.

— Ah.

Roland fit comme s’il avait compris.

— Roland, je peux vous poser une question ?

Il dessina son moulinet de la main, pour lui signifier de poursuivre.

— Quand on a sauvé l’écrivain, est-ce qu’on a aussi sauvé le monde ? C’est ce qu’on a fait, d’une certaine manière, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Comment se fait-il qu’un écrivain, qui n’est même pas très bon — et je sais de quoi je parle, j’ai lu quatre ou cinq de ses livres —, puisse être responsable du destin du monde ? Ou de tout l’univers ?

— S’il n’est pas très bon, pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtée au premier ?

Mme Tassenbaum sourit.

— Touché. Il est lisible, en fait. Je veux bien lui accorder ça — il sait raconter de bonnes histoires, mais il n’a pas d’oreille, concernant la mélodie de la langue. J’ai répondu à votre question, maintenant répondez à la mienne. Dieu sait que les auteurs persuadés que le monde entier dépend de leur vocation, ça existe. Je pense à Norman Mailer, mais aussi à Shirley Hazzard ou à John Updike. Mais ici, il semblerait que ce soit vraiment le cas. Comment c’est arrivé ?

Roland haussa les épaules.

— Il entend les bonnes voix et chante les bonnes chansons. Le ka, pour résumer.

Ce fut au tour d’Irene Tassenbaum de faire comme si elle avait compris.

15

La limousine s’arrêta devant un immeuble doté d’un auvent vert. Un autre homme en costume bien coupé se tenait près de la porte. Les marches du perron étaient ceinturées par un ruban jaune. Dessus étaient imprimés des mots que Roland ne put déchiffrer.

— Ça dit : « SCÈNE DE CRIME, NE PAS PÉNÉTRER », lui dit Mme Tassenbaum. Mais on dirait que c’est là depuis un moment. D’ordinaire je crois qu’ils retirent le ruban quand ils ont fini avec leurs appareils photo, leurs petites brosses et tout ça. Vous devez avoir des amis puissants.

Roland était en effet persuadé que le ruban était en place depuis un moment. Trois semaines, grosso modo. Depuis que Jake et le Père Callahan avaient fait leur entrée au Cochon du Sud, certains de courir à leur mort, mais allant tout de même de l’avant. Il vit qu’il restait une petite flaque au fond du verre d’Irene et il l’avala, faisant la grimace en sentant la chaleur de l’alcool, mais se réjouissant de la brûlure.

— Ça va mieux ? demanda-t-elle.

— Si fait, merci.

Il réajusta sur son épaule le sac contenant les Orizas et sortit de la voiture, Ote sur ses talons. Irene prit quelques secondes pour parler au chauffeur, qui semblait avoir réussi à régler ses histoires de voyage. Roland se baissa pour passer sous le ruban, puis demeura un instant où il était, à écouter le vacarme et le chahut de la ville, en ce jour radieux de juin, en savourant l’effervescence adolescente. Il ne verrait plus d’autre ville, il était au moins quasiment certain de ça. Et c’était peut-être aussi bien. Il avait comme l’intuition qu’après New York, toutes les autres lui paraîtraient un cran en dessous.

Le garde — de toute évidence un agent au service de la Tet Corporation, pas un garde du Guet de la ville — le rejoignit sur le trottoir.

— Si vous voulez entrer, monsieur, il faudra que vous me montriez quelque chose d’abord.

Roland extirpa une nouvelle fois son ceinturon du sac, en déroula le holster et exhiba l’arme de son père. Cette fois il ne proposa pas de la faire soupeser au garde, et ce gentilhomme n’en fit pas la demande. Il se contenta d’examiner la gravure sur le canon. Puis il hocha la tête d’un air respectueux et fit un pas en arrière, dégageant le passage.

— Je vais déverrouiller la porte. Une fois à l’intérieur, vous êtes seul. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

Roland, qui avait passé l’essentiel de sa vie seul, fit oui de la tête.

Avant qu’il ait pu bouger, Irene le prit par le coude, le fit pivoter et lui passa les bras autour du cou. Elle s’était aussi acheté une paire de chaussures à talons plats, et elle n’eut qu’à pencher légèrement la tête en arrière pour regarder le Pistolero droit dans les yeux.

— Fais attention à toi, cow-boy.

Elle l’embrassa furtivement sur la bouche — le baiser d’une amie — puis s’agenouilla pour caresser Ote.

— Et fais attention au petit cow-boy, aussi.

— Je ferai de mon mieux. Tu te souviendras de ta promesse, pour la tombe de Jake ?

— Une rose, dit-elle. Oui, je m’en souviendrai.

— Grand merci.

Il la regarda encore quelques instants, puis écouta sa petite voix intérieure — le chant de son intuition — et prit une décision. Du sac contenant les Orizas, il sortit l’enveloppe du livre épais… celui que Susannah ne lui lirait jamais au bord du chemin, finalement. Il le déposa entre les mains d’Irene.

Elle l’examina, les sourcils froncés.

— Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans ? On dirait un livre.

— Oui-là. Un livre de Stephen King. Insomnie, il s’appelle. As-tu lu celui-ci ?

Elle sourit légèrement.

— Nenni, je ne l’ai pas lu. L’as-tu lu toi-même ?

— Non, et je ne le lirai pas. Il me paraît piégé.

— Je ne comprends pas.

— Il me paraît… fragile.

Il pensait à Verrou Canyon, à Mejis.

Elle soupesa l’enveloppe.

— À moi il me paraît sacrément lourd. Un vrai pavé de Stephen King, pas de doute. Il vend au gramme, et l’Amérique achète au kilo.

Roland ne sut que secouer la tête.

— Peu importe, dit Irene. Je fais la maligne, parce que cette bonne vieille Ree n’est pas douée pour les au revoir, c’est comme ça depuis toujours. Tu veux que je garde ce truc, c’est ça ?

— Oui.

— Okay. Peut-être que quand le Grand Steve sortira de l’hôpital, je le lui ferai signer. Parce que selon moi, il me doit bien un autographe.

— Ou un baiser, dit Roland, en en prenant un lui-même.

Maintenant qu’il n’avait plus le livre entre les mains, il se sentait bizarrement plus léger. Plus libre. Plus en sécurité. Il l’attira contre lui et la serra dans ses bras. Irene Tassenbaum lui rendit son étreinte avec une intensité égale.

Puis Roland la lâcha, se toucha délicatement le front du poing et se tourna vers la porte du Cochon du Sud. Il l’ouvrit et se glissa à l’intérieur sans se retourner. Il avait constaté que c’était toujours plus facile.

16

Le poteau chromé qui se trouvait à l’extérieur le soir où Jake et le Père Callahan étaient venus ici avait été transféré dans le hall, par sécurité. Roland buta dessus, mais ses réflexes étaient plus rapides que jamais, et il s’en empara avant qu’il ne basculât. Il lut lentement l’enseigne accrochée au bout, épelant les mots à voix haute et ne comprenant vraiment le sens que d’un seul : FERMÉ. Les flambeaux électriques orange qui avaient éclairé la salle à manger étaient éteints, mais les lumières d’urgence sur batterie étaient allumées, emplissant la zone au-delà du hall et du bar d’un éclat blanc aveuglant. À gauche il vit une arcade, et une autre salle, derrière. Là pas de lumière blafarde ; dans cette partie du Cochon du Sud, il faisait noir comme dans un four. La lumière provenant de la salle à manger principale semblait ramper sur environ un mètre cinquante — juste assez pour illuminer l’extrémité d’une longue table — puis s’interrompait brutalement. La tapisserie dont avait parlé Jake avait disparu. Elle se trouvait peut-être dans le commissariat de police le plus proche, étiquetée comme pièce à conviction, ou bien peut-être avait-elle rejoint le cabinet de curiosités d’un collectionneur farfelu. Roland respirait l’arôme éventé de la viande grillée, diffus et déplaisant.