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Dans la salle à manger principale, deux ou trois tables étaient renversées. Roland aperçut des taches sur la moquette rouge, plusieurs auréoles sombres qui étaient sans doute du sang, et une matière jaune aux allures de moutarde qui était… autre chose.

R’pousse-la !

Et la voix du Père, comme un écho lointain à l’oreille de Roland, sans la moindre peur : Je n’ai pas besoin de mettre ma foi à l’épreuve…

Le Père. Encore un ami qu’il avait laissé derrière lui.

Roland repensa brièvement à la figurine en forme de tortue, cachée dans la doublure du sac qu’ils avaient trouvé dans le terrain vague, mais il ne perdit pas de temps à la chercher. Si elle se trouvait ici, il se disait qu’il en aurait sans doute entendu la voix, l’appelant dans le silence. Non. Quiconque avait récupéré la tapisserie des chevaliers-vampires au banquet avait sans doute raflé également la sköldpadda, sans savoir de quoi il s’agissait, sinon quelque chose d’étrange, détaché du monde. Dommage, elle aurait pu être bien utile.

Le Pistolero changea de décor, se faufilant prestement entre les tables, Ote sur ses talons.

17

Il s’arrêta dans la cuisine le temps de se demander ce qu’en avaient pensé les Gardes du Guet de la Police de New York. Il aurait parié qu’ils n’avaient jamais vu une chose pareille, dans cette ville de machines bien rodées et de lumières artificielles. Dans cette cuisine, Hax, le cuisinier qu’il se rappelait le mieux de son enfance (et sous les pieds du cadavre duquel il avait avec son meilleur ami répandu des miettes de pain pour les oiseaux), se serait senti chez lui. Les fourneaux étaient éteints depuis des semaines, mais l’odeur de la viande qui avait rôti ici — variété qu’on appelait le porc long — était prégnante et dégoûtante. Il aperçut d’autres traces de la bataille, ici aussi (une casserole encroûtée de crasse renversée sur les carreaux verts, du sang cuit et noir sur l’un des poêles), et Roland s’imaginait Jake en plein combat, traversant la cuisine. Pas paniqué, non, pas lui. Lui avait pris le temps de demander des informations au marmiton.

— Comment t’appelles-tu, louchon ?

— Jochabim, fils d’Hossa.

Jake leur avait raconté cette partie de son histoire, mais ce n’était pas le souvenir qui murmurait en cet instant aux oreilles de Roland. C’étaient les voix des morts. Il avait déjà entendu des voix comme celles-là, auparavant, et il savait les reconnaître.

18

Ote reprit la piste comme il l’avait fait lors de sa dernière visite dans ces lieux. Il sentait l’odeur d’Ake, faible et triste. Ake avait repris sa route à présent, mais pas très loin. Il était bon, Ake était bon, Ake attendrait, et le moment venu — quand le travail que lui avait confié Ake serait terminé — Ote le rattraperait, il le rejoindrait et ils seraient comme avant. Il avait l’odorat fin, il chercherait une piste plus récente que celle-ci, quand l’heure viendrait de chercher. Ake lui avait sauvé la vie, ce qui n’était pas si important. Ake l’avait sauvé de la solitude et de la honte, après qu’Ote s’était fait bannir par le tet de son espèce, et ça c’était important.

En attendant, il avait un travail à finir. Il conduisit l’homme Olan dans l’office. La porte secrète menant à l’escalier s’était refermée, mais l’homme Olan chercha à tâtons au milieu des étagères recouvertes de boîtes de conserve, jusqu’à ce qu’il ait trouvé le moyen de l’ouvrir. Tout était tel qu’ils l’avaient laissé : le grand escalier qui descendait sous la lueur blafarde des ampoules au plafond, le relent moisi qui saturait l’air. Il sentait les rats qui grouillaient dans le mur ; des rats et d’autres choses, aussi, dont des insectes comme ceux qu’il avait tués, la dernière fois qu’Ake et lui étaient venus. Ç’avait été un bon moment, et il serait ravi d’en coincer encore quelques-uns, s’il en croisait. Ote espérait que les insectes se montreraient, qu’ils viendraient le provoquer, mais bien sûr ils n’en firent rien. Ils avaient peur, et ils avaient raison d’avoir peur, car son espèce à lui avait de tout temps déclaré la guerre à la leur.

Il se mit à descendre les marches, l’homme Olan derrière lui.

19

Ils passèrent devant le kiosque déserté avec ses panneaux jaunis par le temps (SOUVENIRS DE NEW YORK, DERNIÈRE CHANCE, ET VISITE DU 11 SEPTEMBRE 2001), et quinze minutes plus tard — Roland consulta sa nouvelle montre pour être bien sûr de l’heure — ils débouchèrent sur une portion de couloir jonchée de bris de verre. Roland prit Ote dans ses bras, pour éviter qu’il se coupe les coussinets. Sur les deux murs il vit les débris de sortes d’écoutilles en verre. En regardant à l’intérieur, il trouva un mécanisme compliqué. Ils avaient bien failli piéger Jake, ici même, le prendre dans les filets d’une sorte de piège mental, mais une fois encore, Jake avait eu assez d’intelligence et de courage pour en réchapper. Il a survécu à tout, sauf à un homme trop négligent et trop stupide pour conduire simplement son bucka sur une route déserte, pensa Roland avec amertume. Et l’homme qui l’a amené là — cet homme-là, aussi. C’est alors qu’Ote lui aboya quelque chose, et Roland comprit subitement que, sous le coup de sa colère contre Bryan Smith (et contre lui-même), il serrait le petit bonhomme beaucoup trop fort.

— J’implore ton pardon, Ote, dit-il en le reposant à terre.

Ote se remit à trottiner sans aucun commentaire, et peu de temps après, Roland arriva à proximité des cadavres éparpillés de ces raclures qui avaient harcelé son garçon depuis le Cochon du Sud. Ici aussi, imprimées dans la poussière qui tapissait le sol de ce vieux couloir, il vit les traces qu’Eddie et lui avaient faites, en arrivant. Et de nouveau il entendit une voix fantôme, celle de l’homme qui menait les écumeurs.

Je reconnais ton nom à ton visage, et ton visage à ta bouche. C’est la même bouche que celle de ta mère, qui a sucé John Farson avec tant de jubilation, jusqu’à vomir son…

Roland retourna le corps du bout du pied (un hume du nom de Flaherty, dont le pa avait dû truffer le crâne d’histoires de dragons, mais le Pistolero n’en avait cure) et il scruta le visage mort, sur lequel se propageait déjà un voile de moisissure. À ses côtés gisait le tahine à tête d’hermine dont l’ultime saillie avait été Alors sois maudit, charyou-ka. Et au-delà des cadavres empilés de ces deux-là et de leurs comparses se trouvait la porte qui l’emmènerait pour de bon loin du Monde Clé.

À compter qu’elle soit toujours en état de marche.

Ote s’en approcha et s’assit devant, observant Roland. Le bafouilleux haletait, mais son vieux rictus gentiment diabolique avait disparu. Roland rejoignit la porte à son tour et posa les mains contre le bois fantôme au grain serré. Du plus profond du bois, il sentit monter une vibration sourde et inégale. Cette porte fonctionnait encore, mais peut-être plus pour très longtemps.

Il ferma les yeux et repensa à sa mère, penchée vers lui alors qu’il était dans son petit lit (depuis combien de temps avait-il quitté le berceau, il ne se le rappelait pas, mais ce ne pouvait être depuis très longtemps). Le visage constellé des couleurs projetées par le vitrail de la chambre, Gabrielle Deschain devait plus tard mourir de ces mains qu’elle caressait avec tant de légèreté et de tendresse avec la paume de la sienne. Fille de Candor le Grand, épouse de Steven, mère de Roland, elle lui chantait des berceuses, l’emmenant vers ces terres du rêve connues des enfants seuls.