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Petit oiseau, bébé adoré, Amène donc ici ton panier, Va, cours, vole Et rapporte de quoi remplir ton panier

J’ai voyagé si loin, se dit-il, les mains posées contre la porte de bois fantôme. J’ai voyagé si loin et blessé tellement de cœurs et d’âmes en chemin, blessé ou tué, et ce que j’ai pu sauver l’a été par accident, et ne pourra jamais rien pour le salut de mon âme, si d’aventure j’en ai une. Pourtant une chose est sûre : je suis au début de ma dernière piste, et il n’est nul besoin que je la parcoure seul, si Susannah accepte de m’accompagner. Il se peut qu’il reste de quoi remplir mon panier.

— Voll, dit Roland, et il rouvrit les yeux pour voir la porte s’ouvrir.

Ote bondit lestement de l’autre côté. Il entendit le hurlement strident du vide entre les mondes et passa la porte à son tour, la claquant derrière lui, toujours sans un regard en arrière.

CHAPITRE 4

Fedic (deux visions)

1

Regardez un peu comme tout brille, ici !

La dernière fois que nous sommes venus, Fedic était morne et sans ombres, mais il y avait une raison à cela : ce n’était pas le véritable Fedic, mais un substitut vaadasch. Un lieu que Mia connaissait et se rappelait bien (tout comme elle se rappelait l’allure du château, où elle se rendait souvent avant que les circonstances — en la personne de Walter o’Dim — lui donnent un corps physique) et qu’elle pouvait par conséquent recréer. Aujourd’hui, cependant, ce village déserté est presque trop éclatant pour nos pupilles (mais nous verrons sans doute plus clairement lorsque nos yeux s’y seront habitués, après la pénombre de Tonnefoudre et le passage sous le Cochon du Sud). Chaque ombre est tranchante, comme si on l’avait découpée dans du feutre noir, et déposée sur l’oggan. Le ciel est d’un bleu éclatant, sans un nuage. L’air est frais et vif. Le vent gémissant sous les toits des bâtisses vides et dans les fortifications de Château Discordia est automnal, et étrangement replié sur lui-même. À l’arrêt dans la gare de Fedic attend une locomotive atomique — ce qu’on appelait un sur-moteur, chez les Grands Anciens — portant de chaque côté l’inscription ESPRIT DE TOPEKA. Les vitres de la cabine de pilotage profilée sont presque opaques, recouvertes du sable du désert qui est venu les fouetter pendant des siècles, mais cela a peu d’importance. L’Esprit de Topeka a fait son dernier voyage, et même lorsqu’il circulait normalement, jamais un hume ne guida sa course. Derrière la locomotive, trois wagons seulement. Il en avait une douzaine, le jour où l’engin a quitté la Gare de Tonnefoudre pour son dernier trajet, et il y en avait toujours une douzaine lorsqu’il est arrivé en vue de cette ville fantôme, mais…

Ah, mais c’est à Susannah de raconter cette histoire, et nous l’écouterons la dire à cet homme qu’elle appelait du nom de dinh, lorsqu’il avait encore un ka-tet à guider. Et voici Susannah elle-même, assise telle que nous l’avons vue une fois déjà, devant le Gin-Puppie Saloon. Garé près de la rampe d’attache se trouve son destrier de chrome, qu’Eddie a surnommé le Tricycle de Croisière de Suzie. Elle a froid, et n’a même pas un petit pull sur le dos, mais son cœur lui dit que son attente touche à sa fin. Et comme elle espère que son cœur dise vrai ! Car cet endroit est hanté. Pour Susannah, la complainte du vent ressemble trop aux cris de détresse des enfants qu’on amenait ici pour crâner leur corps et assassiner leur esprit.

À côté de la baraque préfabriquée rouillée (la Gare Expérimentale de l’Arc 16, si cela vous sied de vous le rappeler), se trouvent les chevaux cyborg gris. Quelques-uns sont encore tombés depuis notre dernière visite. Le nombre a grossi de ceux qui font cliquer leur tête d’avant en arrière, inlassablement, comme pour essayer d’apercevoir les cavaliers qui viendront les détacher. Mais cela ne se produira jamais, car les Briseurs ont été libérés et rendus à leur errance, et qu’il n’y a plus besoin d’enfants pour nourrir leurs esprits surdoués.

Et maintenant, regardez, vous ! Voici que se produit enfin ce que la dame attend depuis le début de cette longue journée, et depuis la veille aussi, et l’avant-veille aussi, lorsque Ted Brautigan, Dinky Earnshaw et quelques autres (mais pas Sheemie, qui a atteint la clairière au bout du sentier, dites grand merci) lui ont dit adieu. La porte du Dogan s’ouvre, et un homme en sort. La première chose qu’elle voit, c’est qu’il ne boite plus. Puis elle remarque sa chemise et son jean neufs. Des nippes plutôt classe, mais en dehors de ça il est aussi mal protégé du froid qu’elle. Dans ses bras, le nouveau venu porte un animal à fourrure, aux oreilles dressées. C’est déjà bien, mais le garçon qui devrait porter l’animal n’est pas là. Pas de garçon, et le cœur de la jeune femme déborde soudain de chagrin. Elle n’est pas surprise, cependant, car elle savait, de même que cet homme-là (ce charyou d’homme-là) l’aurait su, si c’était elle qui avait quitté le sentier.

Elle glisse de son siège en s’aidant des mains, descend de la passerelle en bois et s’engage dans la rue. Elle brandit la main et l’agite au-dessus de sa tête.

— Roland ! s’écrie-t-elle. Hé ! Pistolero ! Je suis là !

Il la voit et lui rend son signe de la main. Puis il se penche pour déposer l’animal. Ote se précipite droit sur elle, d’un air très décidé, tête baissée, les oreilles aplaties en arrière sur le crâne, galopant avec la rapidité et la grâce bondissantes d’une belette sur une couche de neige gelée. Alors qu’il se trouve encore à plus de deux mètres de distance (à au moins deux mètres), il saute en l’air, faisant flotter son ombre comme un oiseau sur la poussière tassée de la rue. Elle l’attrape comme un joueur de rugby réceptionnant un drop en cloche. Dans la force de son élan, il percute la jeune femme et le choc lui coupe une seconde le souffle et la fait rouler à terre dans un nuage de sable, mais dès qu’elle réussit à respirer de nouveau, c’est pour éclater de rire. Et elle rit toujours en voyant les pattes avant courtaudes de l’animal reposer sur sa poitrine, et ses pattes arrière sur son ventre, les oreilles dressées, la queue en tire-bouchon battant frénétiquement, lui léchant les joues, le nez et les yeux.

— Laisse-moi respirer ! s’écrie-t-elle. Laisse-moi respirer, mon chou, ou bien tu vas m’tuer !

Elle s’entend prononcer ces paroles, pourtant si légères, et elle s’arrête brutalement. Ote s’écarte d’elle, s’assied, lève le nez vers le trou vide et bleu du ciel, et laisse échapper un long gémissement déchirant qui dit à la jeune femme tout ce qu’elle a besoin de savoir, si elle ne le savait déjà. Car Ote a des manières de s’exprimer bien plus éloquentes que ses quelques mots.

Elle se redresse, époussette sa chemise et une ombre s’abat sur elle. Elle lève les yeux et ne voit tout d’abord pas le visage de Roland. Car sa tête est auréolée de la couronne sauvage du soleil qui se dessine derrière lui, et il est à contre-jour. Ses traits se perdent dans le noir.