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Mais il tend les mains.

Une partie d’elle refuse de les prendre, et l’intuitez-vous ? Une partie d’elle a envie de tout plaquer là et de le laisser aller se faire pendre tout seul dans les Malterres. Peu importe ce que voulait Eddie. Et ce que voulait aussi Jake, sans doute. Cette silhouette sombre à la tête toute nimbée de lumière l’a arrachée à une vie presque confortable (oh oui, elle avait ses fantômes, et au moins un démon au cœur mauvais — mais qui parmi nous n’en a pas ?). Il lui a d’abord fait découvrir l’amour, puis la douleur, puis l’horreur et le deuil. Autant dire que c’est allé en s’arrangeant. C’est cette main aux sinistres talents qui a engendré le chagrin qu’elle porte en elle, la main de ce chevalier errant poussiéreux sorti du vieux monde dans ses vieilles bottes et une vieille machine de mort vissée à chaque hanche. Voilà des réflexions bien mélodramatiques, des images héroïques, et cette vieille Odetta, patronne des bouges et des coups à la sauvette, leur aurait certainement éclaté de rire au visage. Mais elle a changé, il l’a changée, et elle se dit que si quelqu’un a droit aux pensées mélodramatiques et aux images héroïques, c’est bien Susannah, fille de Dan.

Une partie d’elle voudrait le repousser, non pour mettre fin à sa quête ou briser son courage (seule la mort saurait accomplir de tels exploits), mais pour lui ôter du regard ces étincelles qui y pétillent toujours et le punir de son insatiable cruauté. Mais le ka est la roue à laquelle nous sommes tous attachés, et lorsque la roue tourne nous devons nécessairement tourner avec elle, d’abord le regard levé vers les cieux, puis de nouveau vers notre enfer intérieur, et le cerveau en feu, livré à ses brasiers. Et ainsi, au lieu de se détourner…

2

Au lieu de se détourner, comme le voulait une partie d’elle, Susannah prit les mains de Roland. Il la releva, non pas sur ses pieds (car elle n’en a point, même si pour un temps il lui en fut prêté une paire), mais pour la prendre dans ses bras. Et lorsqu’il voulut lui embrasser la joue, elle tourna la tête, aussi appuya-t-il les lèvres contre celles de la jeune femme. Qu’il comprenne qu’il n’y a pas de demi-mesure, se dit-elle en échangeant son souffle avec celui de Roland. Qu’il comprenne que si j’en suis, c’est jusqu’à la fin. Dieu me vienne en aide, je suis avec lui jusqu’à la fin.

3

Ils trouvèrent des vêtements chez Articles pour Dames, Mode et Chapeaux de Fedic, mais les frusques se désagrégèrent au premier contact de leurs doigts — les mites et les ans n’avaient rien laissé d’utilisable. Dans l’Hôtel Fedic (CHAMBRES CALMES, BONS LITS), Roland découvrit un placard contenant des couvertures qui les protégeraient au moins du froid de l’après-midi. Ils s’enroulèrent dedans — la brise tomba à point pour dissiper et rendre juste supportable l’odeur de moisi qui les imprégnait — et Susannah posa des questions au sujet de Jake, pour assommer d’un grand coup la douleur immédiate.

— Encore cet écrivain, dit-elle avec amertume en essuyant ses larmes, lorsqu’il eut terminé son récit. Qu’il aille au diable.

— Ma hanche a lâché et le… et Jake n’a pas hésité une seule seconde.

Roland avait failli l’appeler le garçon, parce que c’était en ces termes qu’il pensait au fils d’Elmer, alors qu’ils traquaient Walter. Lorsqu’il lui avait été donné une seconde chance, il s’était promis de ne jamais le refaire.

— Évidemment qu’il n’a pas hésité une seconde, dit-elle en souriant. Il n’a jamais hésité. Il en avait, du cran, notre Jake. Est-ce que tu as pris soin de lui ? Tu as fait ce qu’il fallait ? J’aimerais entendre cette partie-là.

Aussi lui raconta-t-il tout, sans oublier la promesse d’Irene Tassenbaum de planter une rose. Elle hocha la tête, puis dit :

— Je regrette qu’on n’ait pas pu faire la même chose pour ton ami Sheemie. Il est mort dans le train. Je suis désolée, Roland.

Roland opina. Il aurait rêvé d’avoir du tabac mais il était épuisé depuis longtemps. Il avait récupéré ses deux pistolets, et il restait sept Orizas, pour faire bonne mesure. En dehors de cela, ils se retrouvaient quasiment les mains vides.

— Est-ce qu’il a fallu qu’il le refasse, pour que vous veniez ici ? Je suppose que oui. Je savais bien qu’une tentative de plus pouvait le tuer. Sai Brautigan le savait, lui aussi. Ainsi que Dinky.

— Mais ce n’est pas ça qui l’a tué, Roland. C’est son pied.

Le Pistolero la regarda sans comprendre.

— Il s’est coupé sur un morceau de verre, pendant la bataille au Paradis Bleu, et l’air et la poussière, là-bas, c’était du poison !

C’est Detta qui avait aboyé les derniers mots, avec un accent tellement marqué que le Pistolero eut du mal à comprendre : Pôzân.

— Son foutu pied a doublé de volume… ses orteils avaient l’air de saucisses… et puis ses joues et son cou sont devenus tout noirs, comme s’il avait un bleu gigantesque… il a eu la fièvre…

Elle inspira profondément, resserrant autour d’elle ses deux couvertures.

— Il s’est mis à délirer, mais il a retrouvé ses esprits, sur la fin. Il a parlé de toi, et de Susan Delgado. Il en parlait avec tellement d’amour et de regret…

Elle marqua une pause, puis explosa :

— On va aller là-bas, Roland, on va y aller, et si elle n’en vaut pas la peine, ta Tour, on se débrouillera pour qu’elle vaille le coup !

— On va y aller, dit-il. On va trouver cette Tour Sombre, et rien ne nous arrêtera, et avant d’entrer, nous prononcerons leur nom. Celui de tous les disparus.

— Ta liste sera plus longue, fit remarquer Susannah, mais la mienne le sera déjà bien assez.

Roland ne répondit rien. En revanche, le robot bonimenteur, sans doute tiré de son long sommeil par le son de leurs voix, ne s’en priva pas.

— Des filles, des filles, des filles se mit-il à brailler depuis l’intérieur d’un bar. Des humaines, des robotes, on s’en fiche, qu’est-ce que ça peut faire, on voit pas la différence…

Il marqua une pause, puis il aboya son mot ultime — SATISFACTION ! — et se tut.

— Par les dieux, voici un endroit bien triste, dit Roland. Nous y passerons la nuit, et ensuite nous partirons pour ne jamais plus y revenir.

— Au moins le soleil est levé, et c’est un soulagement après Tonnefoudre, mais ce qu’il fait froid !

Il acquiesça, puis demanda des nouvelles des autres.

— Ils ont poussé plus loin, expliqua-t-elle, mais l’espace d’une seconde, j’ai cru qu’aucun de nous n’arriverait nulle part, si ce n’est au fond de cette crevasse là-bas.

Du doigt elle désigna l’extrémité de la rue principale de Fedic, au-delà des remparts du château.

— Il y a des écrans de télé encore en état de marche dans certaines voitures, et en montant vers la ville, on a eu une jolie vue sur le pont écroulé. On voyait les deux montants de chaque côté, mais le gouffre entre les deux devait mesurer plus de cent mètres de long. On apercevait aussi le chevalet du train, qui était resté intact. Le train commençait déjà à ralentir, mais pas assez pour qu’on puisse sauter en route. On n’avait pas le temps. Et le saut lui-même aurait sans doute été fatal. On avançait à… oh, je dirais quatre-vingts kilomètres heure. Et dès qu’on est arrivés sur le chevalet, ce foutu engin s’est mis à gémir et à grogner. Le train faisait de la musique. Comme Blaine, tu te rappelles ?