Roland considéra cette hypothèse pendant quelques instants, en silence, se balançant d’avant en arrière sur les talons éculés de ses bottes. Il espérait que Susannah et lui seraient loin, quand ça se produirait… mais ce serait peut-être avant l’arrivée de Mordred, et ce bâtard devrait les affronter, s’il voulait poursuivre son chemin. Bébé Mordred contre les monstres ancestraux tapis sous terre — un vrai bonheur, rien que de l’imaginer.
D’un signe de tête, il finit par enjoindre Susannah de poursuivre.
— On a entendu le carillon du vaadasch monter de certains des passages, aussi. Non pas juste derrière les portes, mais de passages qui n’avaient même pas de portes ! Tu vois ce que ça veut dire ?
Roland voyait bien, oui. S’ils se trompaient — ou si Ted et ses amis s’étaient mépris sur le passage à emprunter et qu’ils avaient marqué à la craie —, Susannah, Ote et lui disparaîtraient très vraisemblablement à tout jamais au lieu de ressortir de l’autre côté de Château Discordia.
— Ils ne voulaient pas me laisser en bas, ils m’ont raccompagnée jusqu’à l’infirmerie, avant de reprendre leur route à eux — et j’en étais fichtrement contente. Je n’avais pas hâte de me retrouver toute seule, même si j’imagine que je m’en serais sortie.
Roland lui passa le bras autour des épaules et la serra contre lui.
— Leur projet, c’était d’utiliser la porte empruntée autrefois par les Loups ?
— Hein-hein, celle au bout du couloir passes orange. Ils vont ressortir là où atterrissaient les Loups, ils chercheront la Whye, puis ils la traverseront et pousseront jusqu’à Calla Bryn Sturgis. Les folken de La Calla les accueilleront, pas vrai ?
— Oui.
— Et une fois qu’ils auront entendu toute l’histoire, ils ne vont pas… ils ne vont pas les lyncher, je ne sais pas ?
— Je suis certain que non. Henchick saura qu’ils disent la vérité, et il les défendra, même s’il doit être le seul.
— Ils espèrent pouvoir se servir de la Grotte des Voix pour retourner côté Amérique.
Elle soupira.
— Je leur souhaite que ça marche, mais j’ai des doutes.
Roland aussi en avait. Mais ils étaient puissants, tous les quatre, et Ted l’avait marqué. Il avait vu en lui un homme d’une détermination hors du commun, avec des ressources extraordinaires. Les Manni étaient puissants eux aussi, à leur manière, et c’étaient de grands voyageurs entre les mondes. Il pensait que, tôt ou tard, Ted et ses compagnons réussiraient bel et bien à retourner en Amérique. Il envisagea de répondre à Susannah que ça se produirait si telle était la volonté du ka… puis il se ravisa. Ka n’était pas son mot préféré, ces derniers temps, et il pouvait difficilement le lui reprocher.
— Maintenant écoute-moi bien et réfléchis attentivement, Susannah. Est-ce que le mot Dandelo t’évoque quoi que ce soit ?
Ote leva la tête les yeux brillants.
La jeune femme y réfléchit.
— Ça me rappelle très vaguement quelque chose. Mais je n’arrive pas à faire mieux que ça. Pourquoi ?
Roland lui dit ce qu’il en pensait : qu’alors qu’Eddie gisait mourant il avait reçu une sorte de vision, concernant une chose… ou un lieu… ou même une personne. Quelque chose du nom de Dandelo. Eddie a transmis ça à Jake, Jake l’a transmis à Ote, et Ote l’a transmis à Roland.
Susannah fronça les sourcils d’un air dubitatif.
— Il a peut-être un peu trop circulé. Ça me rappelle ce jeu, quand j’étais petite. Chuchoti-chuchota, ça s’appelait. Le premier gosse pensait à un mot ou à une expression, et il le chuchotait à l’oreille de son voisin. On ne pouvait l’entendre qu’une fois, pas le droit de le répéter. Le gamin faisait passer ce qu’il avait entendu, et ainsi de suite. Le temps que le mot arrive jusqu’au dernier, au bout de la rangée, c’était devenu complètement autre chose, et tout le monde était bon pour une sacrée rigolade. Mais si celui-ci n’est pas le bon, je ne suis pas sûre que ça nous fera mourir de rire.
— Eh bien, dit Roland, on gardera l’œil ouvert, en espérant que je ne me sois pas trompé. Il se peut que ça ne veuille rien dire du tout.
Mais il n’y croyait pas vraiment.
— Pour les vêtements, comment on va faire, s’il se met à faire plus froid ? demanda-t-elle.
— On fabriquera ce dont on aura besoin, je sais comment. C’est d’autre chose qu’il nous faut nous inquiéter aujourd’hui. Ce qui est vraiment urgent, c’est de se trouver quelque chose à manger. Au pire, on doit pouvoir dénicher le garde-manger de Nigel…
— Je ne veux retourner sous le Dogan que si on n’a vraiment pas d’autre solution, dit Susannah. Il doit y avoir des cuisines, près de l’infirmerie. Il fallait bien qu’ils donnent quelque chose à manger à ces pauvres enfants.
Roland y réfléchit, puis hocha la tête. C’était une bonne idée.
— Allons-y maintenant, dit-elle. Je ne veux même pas me retrouver au dernier étage de ce truc à la nuit tombée.
Sur le Chemin du Dos de la Tortue, au mois d’août de l’année 2002, Stephen King s’extirpe d’un rêve éveillé. Il pensait à Fedic. Il tape : « Je ne veux même pas me retrouver au dernier étage de ce truc à la nuit tombée. » Les mots apparaissent sous ses yeux, sur l’écran. C’est la fin de ce qu’il appelle un sous-chapitre, mais ça ne signifie pas forcément qu’il a terminé pour aujourd’hui. Tout dépend de ce qu’il entend. Ou, pour être plus précis, de ce qu’il n’entend pas. Il est à l’écoute du Ves’-Ka-Gan, le Chant de la Tortue. Cette fois, il semble que la musique (faible certains jours, tonitruante, presque assourdissante à d’autres moments) ait cessé. Elle reviendra demain. Jusqu’ici, du moins, elle est toujours revenue.
Il appuie en même temps sur les touches Contrôle et S. L’ordinateur fait son petit bip, pour indiquer que le travail d’aujourd’hui est sauvegardé. Alors Stephen King se lève en grimaçant à cause de la douleur dans sa hanche, et se rend à la fenêtre de son bureau. Il jette un œil à l’allée dehors, qui monte raide jusqu’à la route, où désormais il se promène rarement (et sur la route principale, la 7, plus jamais). Sa hanche le fait terriblement souffrir, ce matin, et les gros muscles de sa cuisse sont en feu. Debout près de la fenêtre, il se frotte la hanche d’un air absent.
Roland, espèce de salopard, tu m’as rendu la douleur, se dit-il. Elle court tout le long de sa jambe droite, comme un câble incandescent, faites-moi donc un petit amen, un petit Bombe Divine, et c’est lui qui se retrouve comme une andouille, maintenant. Il s’est passé trois ans, depuis l’accident qui a failli lui coûter la vie, et la douleur est toujours là. Moins vive à présent, car le corps humain abrite un moteur de guérison surpuissant (un sur-moteur, se dit-il en souriant), mais parfois c’est encore dur. Il n’y pense pas beaucoup tant qu’il écrit, écrire est comme une sorte de vaadasch bienfaisant, mais il se retrouve tout raidi, après quelques heures assis à son bureau.
Il pense à Jake. Il est effondré que Jake ait dû mourir, et il se dit que, quand son dernier livre sera publié, les lecteurs vont être furax. Et ça se comprend, non ? Pour certains, ils connaissent Jake Chambers depuis vingt ans, soit presque deux fois la durée de vie du garçon. Oh ça, ils vont être furax, et quand il répondra à leurs lettres pour leur dire qu’il est aussi désolé qu’eux, aussi surpris, vont-ils seulement le croire ? Je parierais pas un kopeck là-dessus, comme aurait dit son grand-père. Il repense à Misery — quand Annie Wilkes traite Paul Sheldon de sale gosse gâté parce qu’il essaie de se débarrasser de cette crétine patentée de Misery Chastain. Annie qui hurle que c’est Paul l’écrivain, et que l’écrivain est Dieu, pour ses personnages, et qu’il n’est pas obligé d’en tuer un seul, s’il n’en a pas envie.