Sauf qu’il n’est pas Dieu, du moins pas dans ce cas précis. Il le sait fichtrement bien, que Jake Chambers n’était pas là, le jour de son accident, et Roland Deschain non plus, d’ailleurs — c’est risible, comme idée, ils ne sont pas réels, nom de Dieu — mais il sait aussi qu’à un moment, alors qu’il était assis derrière son Mac dernier cri, le chant qu’il entend est devenu le chant funèbre de Jake, et que s’il l’avait ignoré, il aurait totalement perdu le contact avec le Ves’-Ka-Gan, et il ne doit pas prendre ce risque. Pas s’il veut finir. Ce chant, c’est le seul fil directeur qu’il possède, la piste faite de miettes de pain qu’il lui faut suivre, s’il veut émerger de cette forêt déroutante d’intrigues qu’il a plantée, et…
Tu es bien sûr que c’est toi qui l’as plantée ?
Eh bien, pour tout dire, il n’est sûr de rien. Autant appeler directement les types en blouse blanche pour qu’ils viennent l’embarquer.
Et qu’est-ce qui te permet d’être absolument certain que Jake n’était pas là, ce jour-là ? Après tout, tu te rappelles quoi, exactement, de ce foutu accident ?
Pas grand-chose. Il revoit le toit de la camionnette de Bryan Smith qui apparaît à l’horizon, il se rappelle qu’il se dit qu’il ne roule pas sur la route, là où il devrait, mais sur le bas-côté gauche. Après ça il se rappelle Smith assis sur un muret de pierre, en train de le regarder, lui disant qu’il a la jambe cassée au moins en six, peut-être même en sept. Mais entre ces deux souvenirs-là — celui de l’approche et celui juste après l’impact — la pellicule de sa mémoire a brûlé.
Ou presque brûlé.
Mais parfois, la nuit, lorsqu’il se réveille de rêves qu’il ne se rappelle pas complètement…
Parfois il y a… eh bien…
— Parfois il y a des voix, lâche-t-il. Pourquoi tu ne le dis pas simplement ?
Puis, en riant :
— C’est ce que je viens de faire, il me semble.
Il entend le cliquetis de griffes dans le couloir, et Marlowe pointe sa longue truffe par la porte du bureau. C’est un Welsh Corgi, court sur pattes avec de grandes oreilles, et plus tout jeune maintenant, avec ses douleurs et ses rhumatismes, sans parler de l’œil qu’il a perdu l’année dernière, des suites d’un cancer. Le véto avait dit qu’il ne s’en remettrait probablement pas, et pourtant si. Un sacré bon gars. Un sacré dur. Et lorsqu’il relève la tête de sa ligne de mire au ras du sol et qu’il regarde l’écrivain, il arbore son bon vieux rictus de filou. Comment va, mec ? semble dire ce regard. Bien travaillé, aujourd’hui ? Ça boume ?
— Ça va bien, répond-il à Marlowe. Je m’accroche. Et toi, comment va ?
Pour toute réponse, Marlowe (aussi connu sous l’appellation de Monsieur Museau) secoue son arrière-train perclus d’arthrite.
« Encore vous », voilà ce que je lui ai dit. Et il a demandé : « Vous vous souvenez de moi ? » Ou peut-être que c’était : « Vous vous souvenez de moi. » Je lui ai dit que j’avais soif. Il a répondu qu’il était désolé, mais qu’il n’avait rien à boire, et je l’ai traité de menteur. Et j’avais bien raison de le traiter de menteur, parce qu’il n’était pas désolé du tout. Il s’en foutait comme de sa première chemise, que je crève de soif, parce que Jake était mort et qu’il essayait de me mettre ça sur le dos, ce salopard a essayé de me mettre ça sur le dos…
— Sauf que tout ça n’est jamais arrivé, dit King à voix haute, en regardant Marlowe se diriger en se dandinant vers la cuisine, où il va faire une dernière inspection de sa gamelle avant de sombrer dans un de ses sommes de plus en plus longs. Ils ne sont que tous les deux, dans la maison, et dans ces cas-là, il parle souvent tout seul.
— Je veux dire, tu le sais, pas vrai ? Que tout ça n’est jamais arrivé ?
Oui, sans doute, mais c’était tellement bizarre, de voir Jake mourir comme ça. Jake apparaît dans toutes ses notes, et ça n’a rien de surprenant, parce que Jake était censé être là jusqu’à la dernière minute. Ils étaient tous censés être là, en fait. Évidemment, il n’y a pas d’histoire (hormis les mauvaises, celles qui sont grillées d’avance) qui soit complètement sous le contrôle de l’auteur, mais celle-là est tellement hors contrôle que ça en devient ridicule. C’est vraiment comme s’il assistait à une scène en train de se dérouler — ou qu’il écoutait un chant —, beaucoup plus que s’il était en train de l’inventer, cette fichue histoire.
Il décide de se faire un sandwich au beurre de cacahuètes et à la confiture, pour déjeuner, et d’oublier tout ce fichu bazar pour aujourd’hui. Ce soir il ira voir le dernier film de Clint Eastwood, Créance de sang, et il se réjouit de pouvoir sortir et faire quelque chose. Demain il sera de retour à son bureau, et un détail du film se glissera peut-être dans son récit — parce que Roland avait quelque chose de Clint Eastwood, dès le départ, l’Homme sans nom de Sergio Leone.
Et… en parlant de livres…
Sur la table basse, il aperçoit celui qui est arrivé par Fedex de son bureau de Bangor, ce matin même : Œuvres poétiques complètes de Robert Browning. On y trouve évidemment « Le Chevalier Roland s’en vint à la Tour Noire », le poème narratif qui a inspiré cette longue (et éprouvante) histoire. Il lui vient souvent une idée, qui lui met sur le visage une expression à deux doigts du fou rire. Comme s’il lisait dans ses pensées (ce qui est plausible : King a toujours pensé que les chiens sont des émigrés plutôt récents de cette grande terre d’Empathica, aussi surnommée je-vois-très-bien-ce-que-tu-ressens), Marlowe découvre un peu plus les dents en un grand sourire taquin.
— Une seule place pour ce poème, mon vieux, dit-il en lançant le livre sur la table basse.
C’est un pavé, et il atterrit avec un bruit mat.
— Une place et une seule.
Puis il se cale plus confortablement dans son fauteuil et ferme les yeux. Je vais juste rester assis une minute ou deux, se dit-il en sachant parfaitement qu’il se leurre lui-même, en sachant qu’il va très probablement se mettre à somnoler.
Et c’est ce qu’il fait.
QUATRIÈME PARTIE
LES TERRES BLANCHES D’EMPATHICA
DANDELO
CHAPITRE I
La chose en dessous du château
Ils trouvèrent effectivement une cuisine de bonne taille et un office attenant, au rez-de-chaussée de la Gare Expérimentale de l’Arc 16, pas très loin de l’hôpital. Ce ne fut pas leur seule trouvaille : ils tombèrent sur le bureau de sai Richard P. Sayre, jadis Chef des Opérations du Roi Cramoisi, et présentement dans la clairière au bout du sentier, grâce à la rapidité de la main droite de Susannah Dean. Posés sur le dessus du bureau se trouvaient des dossiers étonnamment complets, sur eux quatre. Ils les engouffrèrent dans la déchiqueteuse. Il y avait des photos d’Eddie et de Jake dans ces dossiers qu’ils eurent tout bonnement trop de mal à regarder. Mieux valait garder les souvenirs.