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Au mur étaient accrochés deux tableaux encadrés. L’un d’eux représentait un garçon fort et beau. Il était torse nu, pieds nus, les cheveux ébouriffés, le sourire aux lèvres, seulement vêtu d’un jean et d’un croc de débardeur. Il paraissait avoir l’âge de Jake, ou à peu près. Ce tableau avait une dimension sensuelle un peu dérangeante. Susannah pensait que le peintre, sai Sayre, ou bien les deux, avaient dû être à voile et à vapeur, comme elle avait parfois entendu dire des homosexuels. Le garçon avait les cheveux noirs. Ses yeux étaient bleus. Ses lèvres, d’un rouge vif. Une cicatrice livide se découpait sur son flanc, ainsi qu’une marque de naissance, du même vermillon que sa bouche, sur son talon gauche. Un cheval blanc immaculé gisait mort à ses pieds, du sang tachant ses dents sous ses lèvres retroussées. Le pied marqué du garçon reposait sur le flanc de l’animal, et il arborait un sourire de triomphe.

— C’est Llamrei, le cheval d’Arthur l’Aîné, dit Roland. Son effigie ornait les bannières et les banderoles de Gilead, dans la bataille, et il était le sigleu de tout le Monde de l’Intérieur.

— Alors si on en croit ce tableau, c’est le Roi Cramoisi qui gagne ? demanda-t-elle. Sinon lui, du moins Mordred, son fils ?

Roland haussa les sourcils.

— Grâce à John Farson, les hommes du Roi Cramoisi ont gagné les terres du Monde de l’Intérieur il y a bien bien long.

Mais il sourit. Son visage s’illumina d’une expression tellement différente de son air habituel que, comme à chaque fois, cette vision donna le vertige à Susannah.

— Mais je crois que nous avons gagné la seule bataille qui compte. Ce qui est représenté dans ce tableau, c’est seulement le rêve d’une pauvre créature prenant ses désirs pour des réalités.

Puis, avec une sauvagerie qui la fit sursauter, il donna un coup de poing dans le verre qui protégeait la toile, et la dégagea sans ménagement, la déchirant au milieu sur presque toute la longueur. Avant qu’il ait pu le réduire en morceaux, comme c’était visiblement son intention, Susannah l’arrêta et lui désigna le bas de la toile. Écrit là, en petit mais d’une calligraphie extravagante, ils lurent le nom de l’artiste : Patrick Danville.

L’autre toile montrait la Tour Sombre, cylindre noir de suie effilé vers le haut. Elle se dressait tout au bout de Can’-Ka No Rey, le champ de roses. Dans leurs rêves, la Tour leur avait semblé plus haute que le plus haut gratte-ciel de New York (pour Susannah, ça signifiait l’Empire State Building). Dans ce tableau elle ne paraissait pas mesurer plus de deux cents mètres, ce qui pourtant ne lui retirait rien de sa majesté onirique. Les étroites meurtrières s’étageaient en une spirale ascendante, exactement comme dans leurs songes. Au sommet se trouvait une fenêtre en oriel multicolore : de chacune des couleurs de l’Arc-en-Ciel du Magicien, Roland le savait. L’avant-dernier cercle au milieu était le rose de la boule laissée pour un temps à la garde d’une femme-sorcière du nom de Rhéa. Au centre rayonnait l’ébène infernale de la Treizième Noire.

— C’est dans la chambre derrière cette fenêtre que je voudrais aller, dit Roland en tapotant le morceau de verre qui recouvrait cette partie de la toile.

Il parlait d’une voix sourde et frappée de terreur.

— Cette toile n’a pas été peinte à partir d’un rêve, Susannah. C’est comme si je pouvais toucher la texture de chaque brique. Tu vois ce que je veux dire ?

— Oui, dit-elle, et elle fut incapable d’ajouter un mot.

La regarder ainsi, dans le bureau de feu Richard Sayre, voilà qui lui coupait le souffle. Soudain tout paraissait possible. Le but de toute cette histoire était désormais presque en vue.

— Celui qui l’a peinte a dû aller là-bas, pensa Roland à voix haute. Il a dû planter son chevalet au beau milieu des roses.

— Patrick Danville. C’est la même signature que sur celui représentant Mordred avec le cheval mort, tu as vu ?

— Oui, je vois très bien.

— Et tu vois ce chemin qui traverse le champ de roses jusqu’au bas des marches ?

— Oui. Dix-neuf marches, je n’ai aucun doute. Voll. Et ces nuages au-dessus…

Elle les voyait, elle aussi. Ils formaient une sorte de tourbillon, avant de jaillir loin de la tour comme un flot se précipitant vers le Lieu de la Tortue, à l’autre bout du Rayon qu’ils avaient suivi jusqu’ici. Et elle vit autre chose. Sur la partie externe de la Tour, à environ quinze mètres d’intervalle, se trouvaient des balcons cerclés d’une rambarde de fer forgé, à hauteur de la taille. Sur le deuxième on distinguait une tache rouge et trois têtes d’épingles blanches : un visage miniature, et deux mains levées.

— Est-ce que c’est le Roi Cramoisi ? demanda Susannah en le montrant du doigt.

Elle n’osa pas poser franchement l’extrémité de son doigt sur le verre qui recouvrait cette silhouette minuscule. C’était comme si elle s’attendait à ce qu’il prenne vie et l’aspire dans l’image.

— Oui. Enfermé à l’intérieur de la seule chose qu’il ait vraiment voulu posséder.

— Alors peut-être qu’on pourrait directement prendre les escaliers, à côté de lui. Et le faire bisquer, au passage.

Et, voyant l’air perplexe de Roland, elle mima en tirant la langue.

Cette fois-ci, le sourire du Pistolero était plus léger et distrait.

— Je ne pense pas que ce soit aussi facile que ça.

Elle soupira.

— Moi non plus, en fait.

Ils avaient trouvé ce pour quoi ils étaient venus — et même un peu plus — pourtant ils eurent du mal à quitter le bureau de Sayre. Ce tableau les y retenait. Susannah demanda à Roland s’il ne voulait pas l’emporter. Il serait assez simple de le découper de son cadre avec le coupe-papier posé sur la table, et d’en faire un rouleau. Roland parut y réfléchir puis hocha la tête. Il y avait comme une aura malfaisante dans cette toile, qui pourrait attirer l’attention sur eux, comme la lumière vive les papillons de nuit. Et même dans le cas contraire, il craignait que tous les deux ils ne passent trop de temps à le contempler. Le tableau pourrait les distraire ou, pire, les hypnotiser.

En fait, il s’agit peut-être tout simplement d’un autre esprison, se dit-il. Tout comme dans Insomnie.

— Mieux vaut le laisser. Car bien assez tôt — c’est une question de mois, peut-être même de semaines — c’est le modèle que nous aurons sous les yeux.

— Tu dis ainsi ? demanda-t-elle d’une voix sourde. Roland, dis-tu vraiment ainsi ?

— Oui, je le dis.

— Tous les trois ? Ou bien est-ce qu’Ote et moi nous devrons aussi mourir, pour ouvrir la voie de la Tour ? Après tout, tu as démarré tout seul, n’est-ce pas ? Peut-être que c’est également ainsi que tu dois finir. Est-ce qu’un écrivain ne trouverait pas ça meilleur ?

— Ça ne veut pas dire qu’il puisse le faire, dit Roland. Stephen King n’est pas la rivière, Susannah. Il n’est que le tuyau dans lequel elle s’écoule.