Tout l’accessoire était en train de s’évanouir peu à peu. Ils se rapprochaient de l’issue de leur long périple, et c’était la seule chose qui comptait vraiment, désormais. C’était une bonne chose. Et si elle devait tomber, en poursuivant l’obsession de Roland ? Eh bien, s’il n’y avait que les ténèbres, de l’autre côté de l’existence (comme elle l’avait cru pendant la majorité de sa vie d’adulte), alors rien n’était perdu — tant qu’il ne s’agissait pas de ténèbres vaadasch, remplies de monstres rampants. Et puis, hé ! Peut-être qu’il y avait une vie après la mort, un paradis, la réincarnation, peut-être même la résurrection, dans la clairière au bout du sentier. Elle aimait bien cette dernière hypothèse, et elle avait vu assez de choses extraordinaires pour la croire plausible. Peut-être qu’Eddie et Jake l’attendraient là-bas, bien emmitouflés, avec les premiers flocons de neige s’accrochant à leurs sourcils. M. JOYEUX et M. NOËL, qui lui offriraient un bon chocolat chaud. Mit schlag.
Un chocolat chaud à Central Park ! Quel intérêt avait donc la Tour Sombre, comparée à ça ?
Ils traversèrent la rotonde avec ses portes menant partout, et finirent par déboucher sur le large passage avec l’inscription disant MONTRER PASSES ORANGE SEULEMENT, PASSES BLEUS NON VALIDES. Un peu plus bas, à la lueur d’un des rares tubes fluorescents encore en état de marche (et près du mocassin en caoutchouc abandonné), ils aperçurent un message imprimé sur le mur carrelé et firent un détour pour le déchiffrer.
Roland, Susannah, nous sommes en route !
Souhaitez-nous bonne chance !
Bonne chance à VOUS !
Que Dieu vous bénisse !
Nous ne vous oublierons jamais !
Et sous le texte, ils avaient signé de leurs noms : Fred Worthington, Dani Rostov, Ted Brautigan et Dinky Earnshaw. Sous les noms apparaissaient deux lignes supplémentaires, écrites d’une autre main. Susannah se dit que c’était l’écriture de Ted, et elle sentit les larmes lui monter aux yeux :
Nous partons en quête d’un monde meilleur.
Puissiez-vous en trouver un, vous aussi.
— Que Dieu les aime, dit Susannah d’une voix rauque. Que Dieu les aime et les protège tous.
— Tèj’tous, reprit une petite voix plutôt timide, aux pieds de Roland.
Ils baissèrent les yeux.
— On a décidé de se remettre à parler, trésor ? demanda Susannah.
Mais cette fois-ci, Ote ne répondit rien. Et il ne devait plus reparler avant des semaines.
Ils se perdirent à deux reprises. Ote retrouva le chemin à travers le labyrinthe de tunnels et de passages — certains balayés par des courants d’air lointains, d’autres agités de sons vivants, de plus en plus proches et menaçants — et Susannah récupéra même l’itinéraire d’elle-même, en repérant l’emballage d’une barre chocolatée, laissé par Dani. L’Algul était bien approvisionné en friandises, et la petite en avait emporté des tas (« Mais pas une seule tenue de rechange », avait dit Susannah en riant et en secouant la tête). Arrivés en face d’une vieille porte en bois de fer qui rappela à Roland celles qu’il avait vues sur la plage, ils entendirent un bruit déplaisant de mastication. Susannah essaya d’imaginer quel genre de créature pouvait faire ce genre de bruit, et ne pensa à rien d’autre qu’une bouche géante remplie de crocs jaunâtres striés de crasse. Sur la porte apparaissait un symbole indéchiffrable. Le simple fait de le regarder mit Susannah mal à l’aise.
— Tu sais ce que ça dit ? demanda-t-elle.
Roland — bien que maîtrisant couramment une petite dizaine de langues, et ayant des notions dans au moins le double — secoua la tête. Susannah se sentit soulagée. Elle avait dans l’idée que, si on connaissait la signification de ce symbole, on ne pouvait pas s’empêcher de le dire. Que peut-être même il fallait le dire. Et qu’alors la porte s’ouvrirait. Est-ce qu’on aurait envie de fuir, en voyant la chose produisant ce bruit, de l’autre côté ? Probablement. Mais pourrait-on seulement fuir ?
Peut-être pas.
Peu après avoir dépassé cette porte, ils descendirent à nouveau un escalier, mais plus court, celui-là.
— J’imagine que j’ai oublié celui-ci, en t’en parlant, hier, mais à présent je me le rappelle, dit-elle en montrant du doigt la contremarche, recouverte d’une couche de poussière striée de marques. Regarde, ce sont nos traces. Fred m’a portée, à la descente, et Dinky pour remonter. On y est presque, maintenant, Roland, je te le promets.
Mais elle se perdit une nouvelle fois dans le dédale de passages divergents au pied des escaliers, et c’est alors qu’Ote trancha, s’engageant en trottinant dans un passage mal éclairé aux allures de tunnel, dans lequel le Pistolero dut marcher courbé, Susannah accrochée à son cou.
— Je ne sais pas…, fit Susannah lorsque Ote déboula dans un couloir illuminé (enfin, relativement plus illuminé : la moitié des tubes fluorescents au-dessus d’eux avaient lâché, et bon nombre de carreaux étaient tombés du mur, découvrant une couche de terre noire et suintante). Le bafouilleux s’assit sur un nœud confus de pistes mêlées et les contempla d’un air de dire : C’est ça que vous cherchiez ?
— Ouais, fit-elle, visiblement soulagée. Okay. Regarde, c’est comme je t’ai dit.
Elle lui indiqua une porte affublée d’un écriteau : FORD’S THEATER, 1865, VENEZ ASSISTER À L’ASSASSINAT DE LINCOLN. À côté, sous verre, on voyait une affiche pour la pièce Our American Cousin, qui avait l’air d’avoir été imprimée la veille.
— Ce qu’on cherche est juste un peu plus loin. On tourne deux fois à gauche et une fois à droite si je me rappelle bien. De toute manière, je reconnaîtrai quand j’y serai.
Pendant tout leur périple, Roland se montra d’une grande patience. Il avait un mauvais pressentiment, mais qu’il ne partagea pas avec Susannah : celui que le labyrinthe de couloirs et de passages était peut-être fluctuant, exactement comme l’étaient les points cardinaux, dans ce qu’il considérait déjà comme « le monde du dessus ». Si tel était le cas, ils étaient dans de sales draps.
Il faisait chaud là-dessous, et bientôt ils se mirent tous les deux à transpirer abondamment. Ote haletait avec régularité, comme un petit moteur rauque, mais suivait le Pistolero à bon rythme, vissé à son talon gauche. Il n’y avait pas de poussière par terre, et les traces qu’ils avaient vues plus tôt avaient disparu. Derrière les portes les bruits se faisaient plus puissants, et tandis qu’ils en passaient une, quelque chose de l’autre côté frappa avec une telle force que le panneau trembla dans son chambranle. Ote lâcha un aboiement, aplatissant les oreilles en arrière sur le crâne, et Susannah ne put retenir un petit cri.
— Tout doux, dit Roland. Ça ne peut pas traverser. Aucun d’eux ne peut traverser.
— Tu es certain de ça ?
— Oui, affirma le Pistolero sur un ton ferme.
Il n’en était pas certain du tout. Il lui vint une expression d’Eddie : Les jeux sont faits, rien ne va plus.