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Ils contournèrent les flaques, veillant bien à ne pas même toucher celles qui diffusaient une lueur qui pouvait être des radiations ou de la lumière-sorcière. Ils dépassèrent un tuyau brisé qui laissait échapper un panache mou de vapeur verte, et Susannah suggéra qu’ils retiennent leur respiration jusqu’à ce qu’ils soient hors de portée. Ce que Roland considéra comme une excellente idée.

Trente ou quarante mètres plus loin, elle lui demanda de s’arrêter.

— Je ne sais pas, Roland, dit-elle, et il entendit dans sa voix la lutte pour ne pas céder à la panique. J’ai cru qu’on avait rattrapé notre ombre quand j’ai vu la porte de Lincoln, mais maintenant… là…

Sa voix se mit à trembler et il la vit prendre une grande inspiration, luttant pour ne pas perdre le contrôle.

— Là tout a l’air différent. Et ces bruits… qui vous martèlent le cerveau…

Il voyait bien ce qu’elle voulait dire. À leur gauche se dressait une porte vierge qui s’était bizarrement penchée dans ses gonds, et de l’espace qui apparaissait au-dessus s’échappait la mélodie atonale du carillon du vaadasch, cet air à la fois terrible et fascinant. Accompagnant le carillon, ils sentirent comme une haleine fétide. Roland avait l’impression que Susannah était sur le point de suggérer qu’ils fassent demi-tour, tant qu’il était encore temps, peut-être même qu’ils reconsidèrent complètement cette histoire de passage-sous-le-château, et alors il dit :

— Allons voir un peu ce qu’il y a là-haut. C’est un peu plus éclairé, en tout cas.

Alors qu’ils atteignaient une intersection depuis laquelle passages et couloirs carrelés rayonnaient en étoile dans toutes les directions, il sentit la jeune femme se tortiller contre lui et se redresser.

— Là ! s’écria-t-elle. On l’a pris, celui-là ! On est passés par là, Roland, je m’en souviens !

Une partie du plafond s’était effondrée au milieu de l’intersection, créant un véritable chaos de carreaux cassés en bataille, de verre brisé, de câbles et de fils, et de bonne vieille poussière. Le long de ce chantier couraient des rails.

— Là, en bas ! Droit devant ! Ted a dit : « Je crois que c’est celle qu’on appelait la Rue Principale », et Dinky a dit que c’était ce qui lui semblait, à lui aussi. Dani Rostov a dit qu’il y a bien bien long, du temps où le Roi Cramoisi faisait son petit manège pour plonger Tonnefoudre dans les ténèbres, tout un groupe a utilisé cette voie-là pour s’échapper. Sauf qu’ils ont laissé derrière eux une partie de leurs pensées. Je lui ai demandé quelle sensation ça lui donnait, et elle m’a répondu que c’était un peu comme voir les dépôts de mousse sale au fond de la baignoire, après avoir vidé l’eau savonneuse.

« Pas agréable », elle a dit simplement.

Fred a fait une marque et on est retournés jusqu’à l’infirmerie. Je ne voudrais pas me vanter et vendre la peau de l’ours, mais je pense qu’on est sur la bonne voie.

Et ils l’étaient en effet, du moins pour le moment. À quatre-vingts pas après l’intersection, ils débouchèrent sur une ouverture, sous une arche. Au-delà on apercevait des boules blanches étincelantes pendant du plafond, selon une courbe descendante. Au mur, tracé en quatre gros traits à la craie, déjà en partie effacé par l’humidité qui suintait à travers les carreaux, ils lurent le dernier message laissé par les Briseurs affranchis :

Ils se reposèrent là pendant un moment, à piocher des poignées de raisins secs dans une boîte de conserve et à les manger. Même Ote en grignota quelques-uns, bien qu’à sa tête il parût assez clair que ce n’était pas là son mets préféré. Quand ils se sentirent tous rassasiés et que Roland eut rangé la boîte dans le sac en cuir qu’il avait trouvé en chemin, il demanda à la jeune femme :

— Tu te sens prête à repartir ?

— Oui, tout de suite, je pense, avant que je perde mon… mon Dieu, Roland, qu’est-ce que c’était que ça ?

De derrière eux, sans doute de l’un des passages partant de l’intersection en chantier, un coup sourd les avait fait sursauter. Un son avec quelque chose de liquide, comme si un géant en bottes en caoutchouc remplies d’eau venait de faire un pas.

— Je ne sais pas, admit Roland.

Susannah jeta un regard inquiet derrière elle, mais ne vit que des ombres. Mouvantes, pour certaines, mais c’était peut-être dû au clignotement de certaines des lampes.

Peut-être.

— Tu sais, suggéra-t-elle, je crois que ça pourrait être une bonne idée d’évacuer les lieux aussi vite que possible.

— Je pense que tu as raison, dit-il en s’appuyant sur son genou et ses doigts écartés posés au sol, comme un coureur prêt à bondir des starting-blocks. Lorsqu’elle fut de nouveau en position dans le harnais, il se releva et passa devant la flèche au mur, à un rythme proche de la course.

9

Ils avançaient ainsi au pas de course depuis environ quinze minutes lorsqu’ils tombèrent sur un squelette vêtu des lambeaux d’un uniforme militaire pourrissant. Il lui restait une bande de cuir chevelu sur la tête, duquel sortaient des touffes de cheveux noirs et mous. La mâchoire ouverte dessinait un rictus, comme pour leur souhaiter la bienvenue dans le monde souterrain. Près du bassin nu du squelette gisait au sol un anneau qui avait fini par glisser de l’un des doigts de la main droite en décomposition. Susannah demanda à Roland si elle pouvait y jeter un œil. Il ramassa le bijou et le lui tendit. Elle l’examina juste le temps de confirmer son intuition, puis le jeta par terre. Il émit un petit tintement métallique, puis ils n’entendirent plus que le compte-gouttes de l’eau qui ruisselait et le carillon du vaadasch, affaibli maintenant, mais incessant.

— C’est ce que je pensais, dit-elle.

— Quoi donc ? demanda-t-il en reprenant leur chemin.

— Ce type était un Orignal. Mon père avait la même fichue bague.

— Un orignal ? Je ne comprends pas.

— C’est une fraternité universitaire. Une sorte de ka-tet de joyeux camarades. Mais qu’est-ce qu’un Orignal pourrait bien faire dans les parages ? Un Pèlerin, encore, je pourrais comprendre.

Et elle partit d’un rire un tantinet hystérique.

Les ampoules accrochées au plafond étaient remplies d’un gaz brillant qui palpitait sur un rythme défini mais non régulier. Susannah savait qu’il y avait quelque chose à comprendre, ce qu’elle fit au bout d’un temps. Tant que Roland se pressait, le rythme de pulsation était rapide. Lorsqu’il ralentissait (sans s’arrêter vraiment, mais dans le but d’économiser son énergie), le battement dans les globes se faisait lui aussi plus lent. Elle ne croyait pas vraiment qu’ils réagissaient au rythme cardiaque du Pistolero, ni au sien à elle, mais il y avait un lien (si elle avait connu le terme biorythme, c’est celui qu’elle aurait employé). À une cinquantaine de mètres du point où ils se trouvaient à un moment M, la Rue Principale était toujours plongée dans le noir. Puis, une par une, les lampes s’allumaient à leur approche. Le phénomène avait quelque chose de fascinant. Elle se retourna — une seule fois, car elle ne voulait pas déséquilibrer la course de Roland — et constata que oui, les lumières s’éteignaient bien à tour de rôle, dès qu’ils avaient parcouru quelque cinquante mètres. Ces projecteurs-ci étaient beaucoup plus éclatants que les globes clignotants à l’entrée de la Rue Principale, et elle les soupçonnait de fonctionner à une énergie différente, une énergie qui (comme tout le reste ou presque dans ce monde) était en train de péricliter. Puis elle remarqua que l’un des globes ne s’allumait pas. Lorsqu’ils s’en rapprochèrent et passèrent à côté, elle put voir qu’il n’était pas complètement éteint ; un faible cœur incandescent se consumait toujours au centre, se convulsant au rythme de leurs deux corps et de leurs deux cerveaux. Ce qui lui rappela ces enseignes au néon, quand une lettre ou deux tombent en panne et transforment SUCRE CANDY en SUCE CANDY. Environ vingt-cinq mètres plus loin, ils croisèrent une nouvelle ampoule hors service, puis deux consécutives.