Mais ils n’avaient pas le choix. Elle entendait de plus en plus distinctement cette chose dans leur dos, plus seulement son souffle baveux, mais aussi le crissement du papier de verre qu’on gratte, quand la chose se frottait aux parois carrelées du couloir. De temps à autre elle percevait aussi le bruit d’un carreau arraché au mur. Il lui était impossible de ne pas associer des images à ces sons, et ce que Susannah commença à visualiser, c’est un ver noir et géant dont le corps articulé remplissait tout le diamètre du couloir, déracinant parfois un pan de céramique branlant et l’écrasant sous son ventre gélatineux, tandis qu’il se précipitait, affamé, réduisant à vue d’œil l’écart entre lui et eux.
Le réduisant même de plus en plus vite. Susannah croyait savoir pourquoi. Ils couraient auparavant dans un îlot de lumière mouvant. Et quelle que fût cette chose lancée à leur poursuite, elle n’aimait pas la lumière. Elle repensa à la lampe torche que Roland avait glissée dans leur gunna, mais sans piles neuves, elle leur serait pour ainsi dire inutile. Vingt secondes après qu’elle aurait poussé le petit bouton, cette fichue lampe serait morte.
Sauf si… attendez une minute.
Son manche.
Son long manche !
Susannah fouilla dans le sac en cuir qui rebondissait sur la hanche de Roland, trouva des boîtes de conserve, mais pas les boîtes qu’elle cherchait. Elle trouva enfin ce qu’elle voulait, la reconnaissant à la gouttière circulaire qui courait juste sous le couvercle. Elle n’avait pas le temps de se demander pourquoi ce contact lui parut immédiatement tellement familier. Detta avait ses secrets, et l’un d’eux avait probablement à voir avec le méta. Elle leva la boîte à hauteur de ses narines pour en vérifier l’odeur, puis se cogna l’arête du nez lorsque Roland trébucha — sur un tesson de céramique, ou peut-être un autre squelette — et dut lutter un peu pour retrouver son équilibre. Cette fois-ci, il remporta la bataille, mais il finirait bien par perdre la guerre, et cette chose derrière serait sans doute sur eux avant qu’il puisse se relever. Susannah sentit du sang chaud lui dégouliner sur le visage, et la créature, en reniflant peut-être l’odeur, émit un puissant cri humide. Susannah pensa à un alligator géant dans un marécage de Floride, sortant de la vase sa tête couverte d’écaillés pour bâiller à la lune. Et il était tellement près.
Oh mon Dieu, donnez-moi du temps, se dit-elle. Je ne veux pas partir comme ça, se faire abattre c’est une chose, mais se faire dévorer vivant dans le noir…
C’en était une autre.
— Accélère ! rugit-elle à Roland, en lui tambourinant les côtes de ses cuisses, comme un cavalier aiguillonnant à l’éperon son cheval récalcitrant.
Et Dieu sait comment, Roland y parvint. Sa respiration était devenue une véritable torture, à l’oreille. Il n’avait jamais autant haleté, même après son commala endiablé. Si le Pistolero poursuivait à ce rythme, son cœur allait exploser dans sa poitrine. Mais…
— Plus vite, Tex ! Lâche tout, nom de Dieu ! Je vais peut-être nous sortir un lapin de mon chapeau, mais en attendant tu as intérêt à me donner tout ce que tu as, bon sang !
Et là, dans les ténèbres sous le Château Discordia, Roland donna tout ce qu’il avait.
Elle plongea sa main libre une fois encore dans le sac et la referma sur le manche de la lampe torche. Elle la sortit et se la cala sous l’aisselle (sachant que si elle la lâchait, ils étaient fichus pour de bon), puis arracha la patte de protection de la boîte de méta, soulagée d’entendre le sifflet qui indiquait la rupture du sceau sous vide. Soulagée, mais pas surprise — si le sceau avait été brisé, la gelée inflammable à l’intérieur se serait évaporée depuis longtemps, et la boîte aurait été beaucoup plus légère.
— Roland ! s’écria-t-elle. Roland, j’ai besoin d’allumettes !
— Chemise… poche ! haleta-t-il. Prends-les !
Mais elle commença par lâcher la lampe torche dans le pli de son entrejambe, collé contre le dos de Roland ; elle la récupéra juste avant qu’elle bascule pour de bon. La tenant cette fois-ci bien en main, elle en plongea le manche dans la boîte de méta. Pour attraper une allumette tout en retenant la boîte et la lampe torche enduite de gélatine, il lui aurait fallu une troisième main, aussi jeta-t-elle la boîte par-dessus bord. Il y en avait deux de plus dans le sac, mais si ça ne marchait pas, elle n’aurait jamais l’occasion d’aller en chercher une autre.
La chose poussa un nouveau rugissement et, à l’entendre, Susannah eut l’impression qu’elle était juste derrière eux. Elle en sentait maintenant l’odeur, qui lui évoqua un tas de poissons avariés en train de pourrir au soleil.
Elle passa la main par-dessus l’épaule de Roland et extirpa une unique allumette de sa poche de chemise. Elle aurait peut-être le temps d’en allumer une, mais pas deux. Roland et Eddie savaient les gratter sur leur ongle de pouce, mais Detta Walker connaissait une ruse deux fois meilleure, et s’en était servi en maintes occasions, pour impressionner ces jeunots blancs dont elle se repaissait, dans les bouges où elle allait traîner. Dans le noir, elle fit la grimace, découvrant ses gencives et ses dents, et coinça l’allumette entre ses deux incisives centrales du haut.
Eddie, si tu es là, aide-moi, trésor — aide-moi à faire ça bien.
Elle gratta l’allumette. Une onde de chaleur lui chauffa le palais et elle sentit sur sa langue la saveur du soufre. La tête de l’allumette faillit l’aveugler, tant ses yeux s’étaient adaptés à l’obscurité, mais elle y vit assez clair pour la faire entrer en contact avec le manche de la lampe, enduit de gélatine. Le méta s’enflamma instantanément, transformant le manche en torche. C’était peu, mais c’était déjà quelque chose.
— Retourne-toi ! hurla-t-elle.
Roland s’immobilisa immédiatement — aucune question, aucune protestation — et pivota sur les talons. Elle brandit la lampe en feu devant elle, et l’espace d’une seconde, ils aperçurent tous deux la tête d’une chose humide et recouverte d’yeux d’albinos roses. En dessous apparaissait une bouche de la taille d’une trappe, grouillant de tentacules qui gigotaient. Le méta ne brûlait pas à grosses flammes, mais dans ce noir absolu, la lueur suffit à faire reculer la chose. Avant que la créature disparaisse de nouveau dans les ténèbres, Susannah vit tous ces yeux se refermer brusquement et eut juste le temps de se dire qu’ils devaient être très sensibles, pour qu’une petite flamme ridicule comme celle-là…
Jalonnant le sol du passage de part et d’autre, elle aperçut des tas d’ossements. Contre sa paume, l’extrémité de la lampe chauffait déjà. Ote aboyait comme un fou, scrutant l’obscurité la tête baissée, ses pattes courtaudes écartées, tous les poils dressés sur le dos.