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Avant qu’elle ait pu exprimer ces idées, Roland lâcha trois mots qui firent taire tous les siens :

— Lumière, fit-il, haletant. Droit devant.

Elle se contorsionna pour regarder et ne vit d’abord rien, sans doute à cause de la torche qu’elle brandissait. Puis elle l’aperçut : une faible lueur blanche.

— Encore des globes, tu crois ? demanda-t-elle. Une rampe encore en état ?

— Peut-être. Mais je ne crois pas.

Quelques minutes plus tard, elle se rendit compte qu’elle distinguait le sol et les murs, à la lueur de la dernière torche. Le sol était recouvert d’une fine couche de poussière et de petits cailloux, qui n’avait pu être apportée que de l’extérieur, par le vent. Susannah tendit les bras au-dessus de sa tête, tenant d’une main un os en flammes emmailloté dans un T-shirt, et poussa un hurlement de triomphe. La chose derrière elle réagit par un mugissement de fureur et de frustration qui réjouit le cœur de Susannah, mais n’empêcha pas sa peau de se couvrir de chair de poule.

— Adieu, chérie ! s’écria-t-elle. Adieu, espèce d’enculé couvert d’yeux !

La chose rugit de nouveau et se jeta en avant. L’espace d’une seconde, Susannah la vit clairement : l’énorme masse ronde qu’on ne pouvait appeler visage, en dépit de sa bouche pendante ; le corps segmenté, éraflé et suintant, là où il avait frotté contre les aspérités des murs ; et quatre appendices boudinés en guise de bras, deux de chaque côté. Au bout s’agitaient des pinces claquant dans l’air. Susannah poussa un hurlement et brandit la torche à la tête de la créature, qui recula une nouvelle fois, dans un grondement assourdissant.

— Ta mère ne t’a jamais dit que c’était mal d’embêter les animaux ? demanda Roland, avec une telle sécheresse qu’il fut impossible à Susannah de savoir s’il blaguait ou pas.

Cinq minutes plus tard, ils étaient dehors.

CHAPITRE 2

Avenue des Malterres

1

Ils émergèrent sous une arcade à demi effondrée, creusée à flanc de colline, à côté d’une baraque en préfabriqué, sorte de reproduction à plus petite échelle de celle de la Gare Expérimentale de l’Arc 16. Le toit de cette petite bâtisse était piqueté de rouille sur toute sa surface. Des os éparpillés s’entassaient devant, en un cercle grossier. Les rochers alentour étaient noircis et ébréchés par endroits. Un bloc de la taille de la maison Reine Anne où étaient retenus les Briseurs était fendu en deux, révélant un cœur pailleté de minéraux étincelants. L’air était froid et on entendait la plainte incessante du vent, même si les rochers en arrêtaient le plus gros. Roland et Susannah tournèrent le visage vers le ciel d’un bleu vif, avec une indicible gratitude.

— Il y a eu un combat, ici, non ? demanda-t-elle.

— Oui, c’est ce que je dirais. Une grosse bataille, il y a bien bien long.

Il avait l’air complètement éreinté.

Un panneau retourné gisait au sol, devant la porte entrouverte de la baraque. Susannah insista pour être déposée à terre, afin de pouvoir le ramasser et le lire. Roland s’exécuta et s’assit le dos appuyé à un rocher, scrutant le Château Discordia, qui se trouvait maintenant derrière eux. Deux tours se dressaient sur fond de ciel bleu, une intacte, et l’autre tronquée assez près du sommet, à l’œil. Il s’appliqua à reprendre son souffle. Il sentait sous lui le sol froid, et il sut d’emblée que leur randonnée à travers les Malterres serait difficile.

Pendant ce temps, Susannah avait retourné le panneau. Tout en le tenant d’une main, de l’autre elle époussetait la croûte de crasse accumulée au cours des ans. Les mots qu’elle découvrit étaient écrits en français, et elle frissonna violemment en les déchiffrant :

CE POSTE DE CONTRÔLE EST FERMÉ.
DÉFINITIVEMENT.

Et dessous, en rouge, semblant darder sur elle son regard furieux, était dessiné l’Œil du Roi.

2

Ils ne trouvèrent rien d’autre dans la pièce principale de la baraque qu’un fouillis de matériel réduit en miettes et encore des squelettes, dont pas un seul complet. Dans la réserve attenante, cependant, elle dénicha quelques délicieuses surprises : des étagères entières de boîtes de conserve — plus qu’ils n’en pourraient transporter — ainsi que du méta (elle se dit que Roland ne ferait plus son bougon sarcastique quand elle s’équiperait de combustible, et elle avait raison). Elle passa la tête par l’embrasure de la porte de la réserve par acquit de conscience, n’espérant pas vraiment trouver quoi que ce fût à côté, à part peut-être quelques squelettes supplémentaires, et il y en avait effectivement un. Le gros lot, c’était le véhicule dans lequel reposait cet amas d’ossements difforme : un dogcart rappelant un peu celui qu’elle avait en haut du château, au cours de sa palabre avec Mia. Celui-ci était à la fois plus petit et en bien meilleur état. Les roues n’étaient pas en bois mais en métal recouvert d’une fine peau synthétique. Des poignées saillaient sur les côtés, et c’est alors qu’elle comprit qu’il ne s’agissait pas du tout d’un dogcart, mais d’une sorte de pousse-pousse.

P’épa’e-toi à dégager d’là, l’macchabée !

C’était là une pensée typiquement à la Detta Walker, acerbe et grossière, mais elle lui arracha un petit rire, malgré elle.

— Qu’as-tu trouvé d’amusant ? lança Roland d’une voix forte, depuis l’autre pièce.

— Tu verras, dit-elle en s’évertuant d’écarter tout accent de Detta, au moins — ce à quoi elle ne parvint pas complètement. Tu verras bien assez tôt, j’peux t’dire.

3

Il y avait un petit moteur, à l’arrière du pousse-pousse, mais ils comprirent tous les deux au premier coup d’œil qu’il n’avait plus servi depuis une éternité. Dans la réserve, Roland trouva quelques outils simples, notamment une clé anglaise réglable. Elle était coincée la mâchoire ouverte, mais quelques gouttes d’huile (tirée d’une boîte rouge et blanche 3-en-1 tout à fait familière à Susannah) la remit en état en un clin d’œil. Roland l’utilisa pour décrocher le moteur de son axe, puis il le fit basculer à terre. Tandis qu’il bricolait et que Susannah jouait ce que Pop Mose aurait appelé l’inspecteur des travaux finis, Ote restait assis à une quarantaine de pas de l’arcade par laquelle ils avaient surgi, montant ostensiblement la garde pour intercepter la chose qui les avait poursuivis dans le noir.

— Quinze livres à peine, commenta Roland en s’essuyant les mains sur son jean et en contemplant le moteur désossé. Mais j’imagine que, le moment venu, je serai heureux de m’en être débarrassé.

— On repart quand ?

— Dès qu’on aura stocké autant de boîtes de conserve que j’estime pouvoir en porter, dit-il en poussant un profond soupir.

Il était pâle et mal rasé. Des cernes noirs se dessinaient sous ses yeux, de nouvelles rides lui striaient les joues, des coins de la bouche au menton. Il était maigre comme un coup de fouet.