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— Pour sûr, je m’disais bien que ça vous ferait plaisir, fit John en approchant du foyer de sa pipe la flamme qui consumait l’allumette à toute vitesse. Il était visiblement ravi, lui aussi. Il souriait tellement qu’il avait du mal à allumer son tabac.

— Oh, bon sang de bonsoir, fit Eddie en s’essuyant les yeux. Voilà qui éclaire ma journée. Voire toute cette foutue année.

— Et ce n’est pas tout, fit John. Mais on va s’arrêter là pour le moment.

Sa pipe avait enfin démarré, et il s’installa plus confortablement dans sa chaise, le regard passant de l’un à l’autre de ces étranges vagabonds qu’il ne connaissait pas la veille encore. Des hommes dont le ka était maintenant intimement lié au sien, pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse et dans la pauvreté.

— Pour l’instant, je voudrais entendre votre histoire. Et savoir un peu ce que vous attendez de moi.

— Quel âge avez-vous, John ? lui demanda Roland.

— Je suis encore assez jeune pour démarrer au quart de tour, répondit John, un peu froidement. Et toi, mon pote ? Combien de fois tu as soufflé les bougies ?

Roland lui adressa un sourire — le genre qui signifiait c’est pigé, on peut passer à autre chose.

— C’est Eddie qui parlera pour nous deux, fit-il.

Ils en avaient décidé ainsi sur le chemin, en revenant de Bridgton.

— Mon histoire à moi est bien trop longue.

— Vraiment ? Vous dites ainsi ?

— Si fait. Qu’Eddie vous raconte son histoire, ce qu’il aura le temps d’en dire, et ensuite nous vous dirons tous deux ce que nous attendons de vous, et alors, si vous êtes d’accord, il vous donnera quelque chose qu’il vous faudra remettre à un certain Moses Carver… et moi je vous en donnerai une autre.

John Cullum réfléchit un instant, puis hocha la tête. Il se tourna vers Eddie.

Eddie inspira profondément.

— Ce qu’il faut que vous sachiez avant tout, c’est que j’ai rencontré ce type ici présent au beau milieu d’un avion allant de Nassau, aux Bahamas, jusqu’à Kennedy Airport, à New York. À l’époque j’étais accro à l’héroïne, et mon frère également. Je faisais la mule, avec un chargement de cocaïne.

— Et c’était quand, fiston ? demanda John Cullum.

— Pendant l’été 1987.

Ils purent lire l’étonnement sur le visage de Cullum, mais aucune trace d’incrédulité.

— Alors vous venez vraiment de l’avenir ! Boudiou !

Il se pencha en avant, dans les volutes de fumée odorantes.

— Fils, raconte ton histoire. Et n’en saute pas une seule ligne, bon Dieu.

4

Il fallut à Eddie près d’une heure et demie — et par souci de concision, il en sauta bel et bien quelques passages. Lorsqu’il eut fini, une nuit précoce s’était installée sur le lac, en contrebas. Et l’orage qui menaçait n’éclatait toujours pas, mais ne changeait pas de décor non plus. Au-dessus de la maison de Dick Beckhardt le tonnerre grondait parfois, claquant si violemment par moments qu’ils sursautaient tous les trois. Un éclair vint perforer le lac étroit en son centre, illuminant brièvement toute la surface d’un voile délicat, mauve et nacré. Le vent se leva, faisant vibrer des voix dans les arbres, et Eddie pensa ça va venir, c’est sûr, ça va craquer maintenant, mais rien ne se produisit. L’orage, comme immobile, ne s’éloigna pas et cet état de suspension, comme une épée retenue par un fil presque invisible, lui rappela la longue et étrange grossesse de Susannah, qui avait maintenant pris fin. Vers sept heures il y eut une coupure de courant et John fouilla dans les placards de la cuisine, finissant par dénicher une cargaison de bougies, tandis qu’Eddie continuait à parler — des anciens de River Crossing, des déments de la cité de Lud, des paysans terrorisés de Calla Bryn Sturgis, où ils avaient rencontré un prêtre défroqué qui semblait tout droit sorti d’un livre. John posa les bougies sur la table, ainsi que des crackers et du fromage, et une bouteille de thé glacé. Eddie termina par leur visite à Stephen King, racontant comment le Pistolero avait hypnotisé l’écrivain de sorte qu’il ne se rappelle rien, puis expliquant qu’ils avaient entraperçu leur amie Susannah, avant d’appeler John Cullum parce que, comme l’avait dit Roland, ils n’avaient personne d’autre à appeler, dans ce monde. Lorsque Eddie se tut, Roland parla de leur rencontre avec Chevin de Chayven, sur le chemin qui les avait menés ici. Le Pistolero posa la croix d’argent qu’il avait montrée à Chevin sur la table, près de l’assiette de fromage. John caressa les fins maillons de la chaîne de son pouce épais.

Puis, pendant un long moment, ce fut le silence.

Lorsqu’il n’en put plus, Eddie demanda au vieux bricoleur ce qu’il avait cru, de toute cette histoire.

— Le tout, répondit-il sans l’ombre d’une hésitation. Il faut que vous preniez soin de cette rose, à New York, pas vrai ?

— Oui, acquiesça Roland.

— Parce que c’est elle qui a sauvé un des Rayons, alors que presque tous les autres ont été détruits par ces espèces de télépathes, là, les Briseurs.

Eddie fut abasourdi de constater avec quelle rapidité et quelle aisance Cullum avait tout emmagasiné, mais peut-être que ça n’avait rien d’extraordinaire. Les yeux neufs voient plus clair, comme aimait à le répéter Susannah. Et Cullum était typiquement ce que les Gris de Lud auraient appelé un « mec gâche ».

— Oui, fit Roland. Vous dites vrai.

— La rose prend soin d’un des Rayons. C’est Stephen King qui est responsable de l’autre. En tout cas, c’est ce que vous croyez.

— Ça vaut le coup de le surveiller, John, affirma Eddie. Ne serait-ce que parce qu’il file un mauvais coton. Mais une fois qu’on aura quitté ce monde de 1977, on ne pourra pas revenir vérifier que tout va bien pour lui.

— King n’existe dans aucun des autres mondes ? demanda John.

— Sans doute pas, dit Roland.

— Et même s’il existe, ajouta Eddie, ce qu’il y fait n’a aucune importance. Le monde-clé, c’est celui-ci. Celui-ci, et celui d’où vient Roland. Ces deux mondes sont jumeaux.

Il jeta un œil à Roland, pour avoir confirmation. Roland opina du chef et alluma la dernière des cigarettes que John lui avait données plus tôt.

— Je pourrais peut-être garder un œil sur Stephen King, proposa John. Il n’a pas à le savoir, d’ailleurs. Enfin, si je reviens de votre foutu boulot à New York, je veux dire. Je me suis fait une petite idée de l’affaire, mais vous feriez p’t-être mieux de me mettre les points sur les i.

De la poche arrière de son jean il extirpa un vieux carnet, avec les mots Mead Mémo inscrits sur la couverture verte. Il le feuilleta presque jusqu’à la fin, trouva une page vierge, sortit un crayon à papier de sa poche de chemise, en lécha la mine (Eddie réprima un frisson) et les fixa tous deux avec cet air du bon élève le jour de la rentrée.

— Maintenant, mes chéris, pourquoi vous ne raconteriez pas le reste à l’Oncle John ?

5

Cette fois, c’est Roland qui monopolisa la parole, et bien qu’il eût moins à dire qu’Eddie, il lui fallut quand même une demi-heure, car il s’exprima avec beaucoup de précaution, se tournant de temps à autre vers Eddie, lorsqu’il ne trouvait pas un mot, ou une expression. Eddie avait déjà vu se côtoyer le tueur et le diplomate en Roland de Gilead, mais c’était la première fois qu’il voyait clairement le héraut, le messager qui tenait à l’intégrité de sa mission. Dehors, l’orage refusait toujours d’éclater ou de passer son chemin.