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Le Pistolero finit par se reculer dans sa chaise. Dans la lueur jaune des bougies, son visage paraissait à la fois très ancien et d’un charme étrange. En l’observant, Eddie se dit pour la première fois que le mal était peut-être plus grave que ce que Rosalita Munoz appelait l’« arthrite sèche ». Roland avait perdu du poids, et les cernes noirs sous ses yeux lui donnaient un air malade. Il but d’une traite un verre entier de thé rouge, puis demanda :

— Comprenez-vous ce que je vous dis ?

— Pour sûr.

Pas un mot de plus.

— Vous l’intuitez clairement, si fait ? insista Roland. Pas de questions ?

— Je crois pas, non.

— Redites-le, alors, nous vous écoutons.

John avait noirci deux pages de son écriture arrondie. À présent il les parcourait consciencieusement, hochant la tête pour lui-même, une fois ou deux. Puis il grogna et replaça son carnet dans sa poche. C’est peut-être un péquenaud de province, mais il est loin d’être stupide, pensa le jeune homme. Et la rencontre avec lui n’a rien à voir avec la chance ; le ka était vraiment dans un très bon jour.

— Aller à New York, récapitula John. Trouver ce gars, Aaron Deepneau. Ne pas y mêler son pote. Convaincre Deepneau que prendre soin de cette rose dans son terrain vague est quasiment la chose la plus importante au monde.

— Vous pouvez même retirer le « quasiment », corrigea Eddie.

John opina, comme si ça allait de soi. Il s’empara du papier avec le castor en en-tête et le fourra dans son énorme portefeuille. Lui remettre la promesse de vente avait été l’une des choses les plus difficiles qu’Eddie ait eu à faire depuis qu’il avait passé la porte dérobée et s’était retrouvé propulsé à East Stoneham, et il était à deux doigts de l’arracher à Cullum avant qu’elle disparaisse dans le vieux Lord Buxton du vieil homme. Il comprenait soudain beaucoup mieux ce qu’avait dû ressentir Calvin Tower.

— Parce que vous êtes propriétaires du terrain vague, vous l’êtes aussi de la rose, les gars, conclut John.

— C’est la Tet Corporation qui en est propriétaire, rectifia Eddie. Corporation dont vous êtes sur le point de devenir vice-président exécutif.

John Cullum n’eut pas l’air impressionné par son nouveau titre putatif.

— Deepneau est censé rédiger les articles pour la fusion et s’assurer que la Tet est bien légale. Ensuite on ira voir ce Moses, pour être sûr que lui monte à bord. C’est ça qui risque d’être coton (Coooootôn), mais on va faire tout notre possible.

— Mettez-vous donc la croix de Tantine autour du cou, suggéra Roland. Et quand vous rencontrerez sai Carver, montrez-la-lui. Vous aurez sans doute du mal à le convaincre que vous êtes du bon droit. Mais vous devez d’abord souffler dessus, comme ça.

Sur la route du retour de Bridgton, Roland avait demandé à Eddie s’il lui venait à l’esprit un secret — dérisoire ou important, peu importait — que Susannah et son parrain auraient pu partager, autrefois. Et il s’était trouvé qu’Eddie en avait un à l’esprit, et il fut sidéré d’entendre Susannah le prononcer, depuis la croix posée sur la table en pin de Dick Beckhardt.

— On a enterré Pimsy sous le pommier, pour qu’il puisse regarder les bourgeons tomber, au printemps, fit la voix de la jeune femme. Et Pop Mose m’a dit d’arrêter de pleurer, parce que Dieu pense que si on pleure trop longtemps un animal…

Là les mots s’évanouirent, d’abord en un murmure, puis ce fut le silence. Mais Eddie se rappelait la suite et la répéta à haute voix :

— … que pleurer un animal trop longtemps est un péché. Elle disait que Pop Mose lui avait dit qu’elle pouvait se rendre de temps à autre sur la tombe de Pimsy, et lui murmurer « Sois heureux au Paradis », mais qu’elle ne devait le raconter à personne, car les prêcheurs n’aiment pas beaucoup l’idée que les animaux domestiques vont au Paradis. Et elle a gardé le secret. Elle ne me l’a raconté qu’à moi.

Se remémorant sans doute cette confidence d’après l’amour, dans le noir, Eddie eut un sourire douloureux.

John Cullum regarda la croix, puis leva vers Roland des yeux écarquillés.

— Qu’est-ce que c’est ? Une sorte de magnétophone, c’est ça ? C’est ça, pas vrai ?

— C’est un sigleu, fit Roland, sans perdre patience. Il pourra vous être utile, avec ce type, Carver, si jamais il « joue au con », comme dirait Eddie.

Le Pistolero eut un petit sourire. Il aimait bien cette expression, « jouer au con ». Il la comprenait.

— Mettez-la.

Mais Cullum n’en fit rien. Du moins, pas immédiatement. Pour la première fois depuis qu’ils avaient croisé le chemin du vieux bonhomme — y compris durant toute la fusillade à l’Épicerie Générale —, il eut l’air réellement déstabilisé.

— Est-ce que c’est de la magie ? demanda-t-il.

Roland haussa les épaules avec impatience, comme pour signifier à John que ce terme n’avait aucun sens dans ce contexte, et se contenta de répéter :

— Mettez-la.

Avec précaution, comme s’il craignait que la croix de Tantine Talitha ne se mette à rougeoyer à tout moment et ne le brûle gravement, John Cullum s’exécuta. Il baissa la tête pour l’observer (et l’espace d’un instant, son long visage de gars du Nord s’orna d’un double menton comique de patricien), puis la glissa sous sa chemise.

— Boudiou, répéta-t-il, très doucement.

6

Conscient qu’il prononçait ces paroles qu’on avait un jour prononcées pour lui, Eddie Dean ordonna :

— Récite le reste de ta leçon, John d’East Stoneham, et sois sincère.

Quand John Cullum s’était levé ce matin-là, il n’était qu’un simple homme à tout faire, un homme de l’ombre et de l’anonymat. Et il se coucherait ce soir-là avec l’éventualité de devenir l’un des personnages les plus importants de ce monde, un véritable prince de la Terre. S’il redoutait cette perspective, il n’en montra rien. Peut-être ne la mesurait-il pas encore tout à fait.

Mais Eddie était certain du contraire. C’était là l’homme que le ka avait placé sur leur route, et il était à la fois gâche et courageux. Si à cet instant Eddie avait été Walter (ou Flagg, comme Walter aimait parfois à se faire appeler), il aurait tremblé, à n’en pas douter.

— Eh bien, fit John, vous vous en battez bien le coquillard, de savoir qui dirige cette compagnie, mais vous voulez que la Tet absorbe Holmes, parce qu’à partir de maintenant, ça n’a plus rien à voir avec le dentifrice et les couronnes, même si la couverture tient encore un petit moment.

— Et qu’est-ce que…

Eddie s’interrompit. John brandit sa main noueuse pour le faire taire. Eddie essaya d’imaginer une calculatrice Texas Instruments dans cette main-là et se rendit compte que ça ne lui posait aucun problème. Bizarre.

— Laisse-moi une seconde, jeune homme, et je vais te le dire.

Eddie se recula dans sa chaise, mimant le geste de refermer une fermeture éclair sur ses lèvres.

— Veiller à ce que la rose soit à l’abri, première priorité. Ensuite protéger l’écrivân, deuxième priorité. Mais au-delà de ça, avec ce gars, Deepneau, et cet autre gars, Carver, va falloir qu’on monte l’une des corporations les plus puissantes au monde. On fera dans l’immobilier, on travaillera avec… euh…