Il ressortit le vieux carnet vert, le consulta rapidement, puis le rangea.
— On travaillera avec des « développeurs informatiques » (peu importe ce que c’est), parce que c’est eux qui lanceront la prochaine vague technologique. Et il y a trois mots qu’on doit absolument se rappeler.
Il les compta sur ses doigts.
— Microsoft. Micropuces. Intel. Et peu importe la taille qu’on atteint — et à quelle vitesse —, notre véritable boulot se résume à ces trois priorités : protéger la rose, protéger Stephen King, et tenter de pigeonner deux autres compagnies, chaque fois qu’on le pourra. La première s’appelle Sombra. L’autre…
Il hésita un quart de seconde.
— L’autre, c’est North Central Positronics. Sombra fait surtout dans le dur, d’après vous autres. Positronics… eh bien, ils sont dans la science et les gadgets, même pour moi ça paraît évident. Si Sombra veut un lopin de terre, la Tet essaie de l’avoir en premier. Si North Central lorgne sur un brevet, on essaie de le déposer avant eux, ou du moins de les empêcher de le déposer. Voire de le laisser à un tiers, si on doit en arriver là.
Eddie hochait la tête, approuvant tout le discours. Il n’avait pas suggéré de lui-même cette alternative ; le vieux bonhomme l’avait devinée tout seul.
— Nous voilà, les Trois Mousquetaires Édentés, les Vieux Schnoques de l’Apocalypse, et on est censés empêcher ces deux géants d’arriver à leurs fins, par tous les moyens, loyaux ou déloyaux. Les coups sous la ceinture sont les bienvenus.
John sourit de toutes ses dents.
— J’ai jamais été à Harvard — Haaaaa-vâââââ’d —, mais pour ce qui est de filer un coup de genou bien placé, je crois que je m’en tirerai aussi bien qu’un autre.
— Bien, approuva Roland. Puis, en se levant : Bon, je pense qu’il est temps pour nous de…
Eddie l’arrêta d’un geste de la main. Oui, lui aussi voulait rejoindre Susannah et Jake. Il avait hâte de serrer son amour dans ses bras et de lui recouvrir le visage de baisers. Il lui semblait qu’il s’était écoulé des années, depuis qu’il l’avait vue pour la dernière fois, sur la Route de l’Est, à Calla Bryn Sturgis. Pourtant il ne pouvait pas en rester là aussi facilement que Roland, qui avait passé sa vie à se faire obéir et pour qui voir un illustre inconnu prêter allégeance et risquer sa vie était devenu une sorte de routine. Ce qu’Eddie voyait, de l’autre côté de la table en pin de Dick Beckhardt, ce n’était pas un instrument comme un autre, mais un type de la campagne, indépendant, volontaire et vif comme une flèche… mais vraiment trop vieux pour ce qu’ils lui demandaient de faire. Et puisqu’on parlait d’âge, que dire d’Aaron Deepneau, le Freluquet de la Chimio ?
— Mon ami veut se remettre en chemin, et moi aussi, expliqua Eddie. On en a encore beaucoup devant nous.
— Je le sais. C’est écrit sur ta tête, fiston. Comme une cicatrice.
Eddie était fasciné par cette idée que le devoir et le ka pouvaient laisser une trace physique, une marque qui pour certains pouvait ressembler à une décoration, et pour d’autres à une cicatrice qui défigure. Dehors, le tonnerre éclata et un éclair zébra le ciel.
— Mais… pourquoi vous feriez tout ça ? demanda Eddie. Il faut que je sache. Pourquoi vous vous donneriez tout ce mal pour deux types que vous venez à peine de rencontrer ?
John considéra la question. Il toucha la croix qu’il porterait désormais jusqu’à sa mort, en 1989 — la croix donnée à Roland par une vieille femme, dans une ville oubliée. Il la toucherait exactement de la même manière, dans les années à venir, au moment de prendre une grande décision (la plus grande d’entre elles consisterait sans doute à rompre tout accord entre la Tet et IBM, une compagnie de plus en plus désireuse de faire affaire avec North Central Positronics), ou de préparer une action à couvert (balancer des bombes incendiaires dans les locaux de l’Entreprise Sombra à New Delhi, par exemple, l’année qui précéderait sa mort). La croix devait parler une fois à Moses Carver, puis elle ne parlerait plus jamais en présence de Cullum, même en soufflant dessus de toutes ses forces ; mais parfois, alors qu’il s’endormirait la main serrée autour du petit objet, il lui arriverait de penser : C’est un sigleu. C’est un sigleu, très cher — un signe venu d’un autre monde.
Le seul regret qu’il éprouverait vers la fin (outre les ruses et les coups bas qui s’étaient révélés nécessaires, et qui avaient coûté plus d’une vie humaine), ce serait de ne jamais avoir eu l’occasion de visiter ce monde de l’autre côté, qu’il avait entraperçu un soir d’orage, sur le Chemin du Dos de la Tortue, dans la ville de Lovell. De temps à autre, le sigleu de Roland lui enverrait le rêve d’un champ recouvert de roses, et d’une tour d’un noir de suie. Parfois il serait hanté par des visions terribles, celles de deux yeux cramoisis qui flottaient dans le vide, scrutant sans fin l’horizon. Parfois, en rêve, il croirait entendre le son d’un cor. De ces rêves-là, les derniers, il se réveillerait en larmes, des larmes de nostalgie, de deuil et d’amour. Il se réveillerait la main serrée autour de la croix, récitant tout bas : Je renie Discordia et je ne regrette rien. J’ai craché dans les yeux sans corps du Roi Cramoisi et je m’en réjouis. C’est de mon plein gré que j’ai partagé le sort du ka-tet du Pistolero, et que j’ai servi le Blanc, et jamais je n’ai douté de ce choix.
Pourtant, il aurait donné cher pour faire un tour, ne serait-ce qu’une fois, dans cet autre pays : celui de l’autre côté de la porte.
Pour l’heure, il répondit au jeune homme :
— Tout ce que vous voulez, vous autres, c’est bien. Je ne pourrais pas le dire plus clairement. Je vous crois. (Il hésita un instant.) Je crois en vous. Ce que je vois dans vos yeux est sincère.
Eddie crut qu’il avait terminé, et c’est alors que Cullum lui adressa un grand sourire de gosse.
— Et il me semble bien que ce que vous m’donnez, c’est les clés d’un méga-engin — ângiiiin. Qui refuserait d’allumer le moteur, juste pour voir l’effet que ça fait ?
— Vous n’avez pas peur ? demanda Roland.
Cullum réfléchit une seconde, puis hocha la tête :
— Pour sûr, que j’ai peur.
— Bien, fit simplement Roland.
C’est sous un ciel noir et bouillonnant qu’ils retournèrent sur le Chemin du Dos de la Tortue, dans la voiture de Cullum. La haute saison avait beau battre son plein et la plupart des bungalows au bord du Lac Kezar avaient beau être pour la plupart occupés, ils ne croisèrent pas un seul véhicule, ni dans un sens ni dans l’autre. Sur le lac, tous les bateaux s’étaient réfugiés à l’abri depuis longtemps.
— Je vous avais dit que j’avais autre chose pour vous, fit John en se rendant à l’arrière de son camion, où une cantine métallique verrouillée était calée contre la cabine.
Le vent avait fini par se lever. Il faisait voleter autour de sa tête des mèches de fins cheveux blancs. Il composa un code, fit sauter un cadenas et renversa le couvercle de la cantine. Il en sortit deux sacs poussiéreux que les vagabonds reconnurent immédiatement. L’un d’eux avait presque l’air neuf, à côté de l’autre, qui avait revêtu cette non-couleur usée de la poussière du désert, et que fermait un long lacet de cuir brut.