— Nos gunnas ! s’exclama Eddie, tellement ravi — et tellement abasourdi — qu’il en cria presque de joie. Comment diable est-ce que vous avez…
John leur adressa un sourire qui augurait bien de son avenir, comme filou de première : perplexe en apparence, rusé en profondeur.
— Bonne surprise, pas vrai ? C’est c’que j’me suis dit moi-même. Je suis retourné jeter un œil à la boutique de Chip — ce qu’il en reste, on va dire —, quand c’était encore la confusion générale. Il y avait des gens qui couraient dans tous les sens, et puis il fallait recouvrir les cadavres, et puis disposer la bande jaune tout autour du bâtiment… et puis quelqu’un a posé ces sacs-là sur le côté, et ils avaient l’air de se sentir tellement seuls que…
Il haussa une épaule osseuse.
— … que je les ai embarqués.
— Ça devait être pendant qu’on rendait visite à Calvin Tower et Aaron Deepneau, dans leur cabane de location, en déduisit Eddie. Après que vous êtes rentré chez vous, soi-disant pour faire vos bagages et partir pour le Vermont. Je me trompe ?
Tout en parlant, il caressait le flanc de son sac. Cette douceur au toucher, il la connaissait par cœur. N’avait-il pas abattu lui-même le cerf dont la peau avait servi à le confectionner ? N’avait-il pas gratté les poils avec le couteau de Roland, et cousu lui-même la poche, avec l’aide de Susannah ? C’était peu après que le grand robot Shardik avait failli étriper le jeune homme. Quelque part au siècle dernier, semblait-il.
— P’sûr, fit le vieux bonhomme, et lorsque son sourire s’adoucit encore, les derniers doutes d’Eddie à son sujet s’envolèrent en fumée.
Ils avaient trouvé l’homme qu’il fallait, dans ce monde-ci. Il disait vrai, et merci beaucoup-beaucoup à Gan.
— Enfile ton arme, Eddie, ordonna Roland en lui tendant le vieux revolver à crosse de bois de santal.
Mon arme. Maintenant il l’appelle mon arme. Eddie eut comme un petit frisson.
— Je croyais qu’on allait rejoindre Susannah et Jake.
Mais il n’en prit pas moins l’arme, et se la fixa volontiers à la ceinture.
Roland hocha la tête.
— Mais je crois bien qu’on a des comptes à régler, avant ça, avec ceux qui ont tué Callahan et essayé de tuer Jake.
L’expression de son visage ne changea pas, mais autant Eddie Dean que John Cullum sentirent un grand froid les envahir. L’espace d’une seconde, il leur fut presque impossible de regarder le Pistolero en face.
Et c’est ainsi que fut prononcée — bien qu’ils n’en fussent pas informés, et c’était là une miséricorde qu’ils étaient bien loin de mériter — la peine de mort à l’encontre de Flaherty, de Lamla le tahine, et de leur ka-tet.
Ô mon Dieu, essaya de prononcer Eddie, mais aucun son ne sortit.
Il avait vu une grande lueur devant eux, alors qu’ils remontaient le Chemin du Dos de la Tortue vers le nord, se guidant en suivant l’unique feu arrière de la fourgonnette de Cullum. Il avait d’abord cru qu’il s’agissait des projecteurs à l’entrée de la propriété d’un magnat du pétrole quelconque. Mais la lueur continuait de croître, éclat bleu doré sur leur gauche, à l’endroit où la corniche descendait en pente douce vers le lac. À mesure qu’ils approchaient de la source lumineuse (le fourgon de Cullum glissant à présent au ralenti), Eddie se retrouva bouche bée, le bras tendu vers un disque brillant qui s’était détaché et avançait vers eux en changeant de couleur, passant du bleu au doré puis au rouge, et du rouge au doré, pour redevenir bleu. En son centre apparaissait ce qui ressemblait à un insecte doté de quatre ailes. Et alors qu’il montait en flèche au-dessus du véhicule pour gagner la profondeur des bois, sur le côté est de la route, il tourna la tête vers eux et Eddie constata que l’insecte avait un visage humain.
— Qu’est-ce que… mon Dieu, Roland, qu’est-ce que…
— Un tahine, se contenta de commenter Roland.
Dans la lumière croissante, il avait un air calme et fatigué.
D’autres cercles brillants se détachèrent du cœur et se mirent à fuser en une danse splendide, comme des comètes. Eddie aperçut des mouches, de minuscules colibris ornés de pierres précieuses, et ce qui ressemblait à des grenouilles ailées. Et au-delà…
Le feu arrière du camion de Cullum clignota vivement, mais Eddie était tellement absorbé par le spectacle qu’il aurait embouti le véhicule, si Roland ne l’avait pas rappelé à la réalité. Eddie gara la Galaxie sans même prendre la peine de freiner ou d’éteindre le moteur. Puis il sortit de voiture et se dirigea vers l’allée bitumée qui descendait le long des bois. Il avançait dans la lumière délicate, les yeux écarquillés, ébahi. Cullum le rejoignit et resta debout là, à regarder en bas. L’allée était flanquée de deux panneaux. Celui à gauche indiquait CARA QUI RIT, et celui de droite, 19.
— C’est quelque chose, pas vrai ? dit doucement Cullum.
Ça, tu l’as dit, essaya d’articuler Eddie, mais une fois encore, aucun son ne voulut sortir, et il dut se contenter d’un souffle rauque.
La plus grande partie de la lumière provenait de la forêt, à l’est de la route, et à gauche de l’allée d’entrée de Cara Qui Rit. À cet endroit, les arbres — en majorité des pins, des épicéas et des bouleaux inclinés par une tempête de neige à la fin de l’hiver — s’étalaient à perte de vue, et des centaines de silhouettes déambulaient là avec solennité, comme dans une salle de bal de campagne, traînant leurs pieds nus sur le tapis de feuilles. Certains étaient à l’évidence des Enfants de Roderick, et aussi crânés que Chevin de Chayven. Leur peau était recouverte de plaies dues aux radiations, et peu d’entre eux avaient encore des cheveux, mais la lumière dans laquelle ils évoluaient les nimbait d’une beauté presque trop éblouissante pour qu’on y pose le regard. Eddie vit une femme borgne portant ce qui ressemblait à un enfant mort. Elle regarda le jeune homme avec une expression de grande tristesse et ses lèvres remuèrent, mais Eddie n’entendit rien. Il leva le poing à son front et fléchit le genou. Puis il se toucha le coin de l’œil et pointa le doigt vers elle. Je vous vois, signifiait son geste… du moins l’espérait-il. Je vous vois très bien. La femme portant l’enfant mort ou endormi lui rendit son geste, puis disparut hors de sa vue.
Au-dessus de leurs têtes, le tonnerre claqua vivement et des éclairs transpercèrent la lueur en son centre. Un pin centenaire, dont le tronc vigoureux était ceint de mousse, fut frappé par la foudre et s’ouvrit en deux, de haut en bas. Les deux pans de tronc basculèrent de part et d’autre, et Eddie vit que le cœur de l’arbre était en feu. Et une gigantesque gerbe d’étincelles — pas des flammes, mais comme un souffle éthéré, qui rappelait les feux follets — monta en tourbillonnant jusqu’à l’ourlet ventru des nuages. Au cœur de ces étincelles, Eddie vit des corps minuscules en train de danser, et l’espace d’un instant il ne put respirer. C’était comme s’il observait une escadrille entière de Fées Clochette, qui apparaissaient et disparaissaient.
— Regarde-moi ça, fit John avec déférence. Des entrants ! Boudiou, il y en a des centaines ! Si seulement mon ami Donnie pouvait voir ça.
Eddie lui donna raison : il y avait probablement des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui allaient et venaient dans les bois en contrebas, traversant la lumière, s’évanouissant, réapparaissant. Tandis qu’il les contemplait, il sentit une goutte froide lui couler sur la nuque, suivie d’une deuxième, puis d’une troisième. Le vent s’engouffra en rafales à travers les arbres, soulevant une nouvelle gerbe d’étincelles remplies de ces créatures célestes et transformant l’arbre éventré en une paire de torches vives.