— Viens, fit Roland en saisissant Eddie par le bras. Il va se mettre à pleuvoir des cordes et tout va s’éteindre comme une chandelle. Et si on est encore de ce côté à ce moment-là, on risque de rester coincés ici.
— Où est-ce que — commença Eddie, puis il vit.
Au bout de l’allée, là où le couvert des arbres débouchait sur un éboulis de rochers descendant jusqu’au lac, se trouvait le cœur de la lueur, pour l’instant trop éclatante pour leurs pupilles. Roland traîna le jeune homme dans cette direction. John Cullum demeura comme hypnotisé par les entrants pendant quelques secondes, puis tenta de les suivre.
— Non ! cria Roland par-dessus son épaule.
À présent la pluie tombait dru, les gouttes glacées qui venaient s’écraser sur sa peau étaient de la taille d’une pièce de monnaie.
— Vous avez à faire, John ! Adieu, et bon vent à vous !
— Et à vous aussi, les gars ! répondit John.
Il s’immobilisa et agita la main dans leur direction. Un éclair trancha les nuages à la manière d’une lame, illuminant brièvement son visage d’un bleu éclatant et d’un noir profond.
— À vous aussi !
— Eddie, nous allons courir droit dans le cœur de cette lumière, ordonna Roland. Ce n’est pas une porte des Grands Anciens, mais une porte du Prim — c’est de la magie pure, tu intuites. Elle nous emmènera là où nous voudrons, si nous nous concentrons suffisamment.
— Où est-ce que…
— On n’a pas le temps ! Jake m’a dit où, à travers le shining ! Contente-toi de me tenir la main et de ne penser à rien ! Je sais où nous emmener !
Eddie voulut lui demander s’il en était absolument certain, mais ils n’avaient plus le temps. Roland se mit à courir. Eddie l’imita. Ils descendirent la pente à bonne vitesse et débouchèrent en pleine lumière. Eddie en sentit le souffle sur sa peau, comme exhalé par un million de petites bouches. Leurs bottes faisaient crisser l’épais tapis de feuillage. À sa droite se dressait l’arbre en flammes. Il percevait l’odeur de la sève et le chuintement de l’écorce en train de se consumer. Ils se rapprochèrent du cœur lumineux. Tout d’abord Eddie vit le Lac Kezar à travers puis il sentit une force phénoménale le tirer sous la pluie battante, et l’aspirer comme un aimant à l’intérieur de cet éclat aveuglant rempli de murmures. L’espace d’un instant il entrevit la forme d’une porte. Alors il s’agrippa de plus belle à la main de Roland et ferma les yeux. Le sol recouvert de feuilles s’évanouit sous ses pieds et ils s’envolèrent.
CHAPITRE 7
Enfin réunis
Flaherty se tenait près de la porte New York/Fedic, qui portait la cicatrice de plusieurs coups de feu mais avait tenu bon, barrière infranchissable, que ce foutu gamin avait pourtant réussi à franchir. Lamla se tenait en silence aux côtés de Flaherty, attendant que sa rage explose. Les autres attendaient eux aussi, maintenant le même silence prudent.
Flaherty finit par ralentir la cadence de ses coups contre le panneau de bois. Il termina par une grande claque avec le plat de la main, et Lamla grimaça en voyant le sang gicler des jointures de l’hume.
— Quoi ? aboya Flaherty, en voyant sa réaction. Quoi ? Tu as quelque chose à dire ?
Lamla n’aimait pas du tout ces cercles blancs sous les yeux de Flaherty, ou ces roses rouge vif qui avaient fleuri sur ses pommettes. Il aimait encore moins la manière dont la main de Flaherty avait bondi sur la crosse du Glock automatique qu’il portait sous l’aisselle.
— Non, répondit-il. Non, sai.
— Vas-y, dis ce que tu as derrière la tête, dis-le, je te prie, insista Flaherty.
En essayant de sourire, il ne réussit à produire qu’un rictus hideux — l’air mauvais d’un dément. Doucement, dans un bruissement à peine audible, le reste de la bande recula.
— Parce que d’autres auront beaucoup à dire. Alors pourquoi tu n’ouvrirais pas le feu, mon goujat ? Je l’ai perdu ! Je t’en prie, jette la première pierre, espèce d’enfoiré d’erreur de la Nature !
Je suis mort, pensa Lamla. Après toute une vie de bons et loyaux services au Roi, il aura suffi d’une petite grimace par mégarde en présence d’un homme qui se cherche un bouc émissaire, et je suis mort.
Il regarda autour de lui, pour être sûr que personne ne viendrait lui prêter main forte, et dit :
— Flaherty, si je vous ai offensé de quelque manière, j’en suis dés…
— Oh, ça, pour m’avoir offensé, tu m’as offensé ! hurla Flaherty, son accent de Boston plus flagrant que jamais, sous l’effet de la colère. Je suis certain que c’est moi qui vais payer pour la bourde de ce soir, si fait, mais je crois que toi aussi tu vas payer…
Il y eut comme un appel d’air autour d’eux, comme si le couloir même venait d’inspirer violemment. La chevelure de Flaherty et la fourrure de Lamla frissonnèrent. La clique d’ignobles et de vampires de Flaherty se retourna lentement. Soudain l’un d’entre eux, un vamp du nom d’Albrecht, poussa un hurlement et fit un bond de côté, révélant à la vue de Flaherty deux nouveaux venus, deux hommes couverts de gouttes de pluie qui dessinaient des cercles sombres sur leurs jeans, leurs bottes et leurs chemises. À leurs pieds apparaissaient des gunna-gar tout poussiéreux et ils portaient tous deux des armes à la taille. Flaherty aperçut les crosses en bois de santal juste avant que le plus jeune dégaine, plus rapide que l’éclair, et comprit instantanément ce qui avait fait fuir Albrecht. Une seule race d’hommes portait des armes de cette nature.
Le plus jeune ne tira qu’un coup. La chevelure blonde d’Albrecht voleta comme si une main invisible l’avait giflé et il s’effondra en avant, s’évaporant dans ses vêtements.
— Aïle, esclaves du Roi, fit le plus vieux.
Il s’exprimait d’une voix calme, sur le ton de la conversation. Flaherty — les mains toujours en sang à cause de sa crise de colère contre cette porte à travers laquelle avait disparu ce babé-morveux — ne parvint pas à cerner l’individu. C’était bien lui, on les avait mis en garde contre lui, ce ne pouvait être que Roland de Gilead, mais comment diable était-il arrivé jusqu’ici, pour les cueillir par surprise ? Comment ?
Roland les passa tous en revue, de ses yeux bleus et froids.
— Qui parmi cette horde pitoyable se fait appeler dinh ? Celui-là nous fera-t-il l’honneur d’avancer d’un pas, ou non ? Non ?
Il ne les quittait pas des yeux. Il éloigna sa main gauche de la crosse de son arme et la porta au coin de sa bouche, où avait fleuri un petit sourire sarcastique.
— Non ? Comme c’est dommage ! Tu es bel et bien un lâche, après tout, voilà qui me désole. Toi qui as tué un prêtre et pourchassé un gosse, mais n’as pas le courage d’affronter les conséquences de tes actes. Vous êtes des lâches et des fils de lâ…
Flaherty fit un pas en avant, sa main droite et sanglante fermement agrippée à la crosse de l’arme accrochée sous son aisselle gauche, dans son croc de débardeur.
— C’est moi, Roland-de-Steven.
— Ainsi tu connais mon nom ?