— Si fait ! Je reconnais ton nom à ton visage, et ton visage à ta bouche. C’est la même bouche que celle de ta mère, qui a sucé John Farson avec tant de jubilation, jusqu’à vomir son…
Tout en parlant, Flaherty dégaina, une ruse de guérillero qu’il avait dû roder avec succès. Et bien qu’il fût rapide et que l’index gauche de Roland se trouvât encore à hauteur de sa bouche, le Pistolero le battit sans mal. Sa première balle alla se glisser entre les lèvres du chef des écumeurs de Jake, faisant exploser les incisives de la mâchoire supérieure, dont Flaherty avala les éclats osseux dans son dernier soupir. La seconde lui transperça le front entre les sourcils et il se retrouva propulsé contre la porte New York/Fedic, son Glock inutile lui glissant de la main pour aller tirer une dernière salve sur le sol du couloir.
Le plus gros de la bande dégaina dans la seconde qui suivit. Eddie abattit les six de devant, ayant pris soin de recharger après avoir tiré sur Albrecht. Lorsque son barillet fut vide, il roula derrière son dinh pour recharger à nouveau, comme on le lui avait enseigné. Roland cueillit les cinq suivants, puis roula prestement derrière Eddie, qui abattit tous les autres, sauf un.
Lamla s’était montré trop malin pour essayer, aussi fut-il le dernier encore debout. Il leva ses mains vides, avec leurs doigts recouverts de fourrure et leurs paumes lisses.
— M’accorderas-tu la grâce, pistolero, si je promets de partir en paix ?
— Pas une seconde, répliqua Roland en armant son revolver.
— Alors sois maudit, charyou-ka, fit le tahine.
Et Roland de Gilead le tua net, et Lamla de Galee tomba mort.
La troupe de Flaherty gisait au pied de la porte comme un tas de rondins, Lamla devant, tourné vers le sol. Pas un d’entre eux n’avait eu la moindre occasion de tirer. Dans le couloir carrelé flottait un nuage de fumée bleue et puante. Puis les purificateurs d’air se mirent en route, haletant laborieusement dans le mur, et les pistoleros sentirent sur leur visage l’air brassé, puis aspiré.
Eddie rechargea son arme — son arme à lui, désormais, c’est ce qu’on lui avait dit — et la laissa retomber dans son ceinturon. Puis il s’approcha des corps et en écarta distraitement quatre d’un coup sec, histoire de pouvoir accéder à la porte.
— Susannah ! Suze, est-ce que tu es là ?
Est-ce qu’aucun de nous, à part dans ses rêves, s’attend réellement à retrouver un jour ceux qu’il aime le plus au monde, même lorsqu’il ne les quitte que quelques minutes, pour une simple course ou une autre futilité quelconque ? Non, pas du tout. Sitôt qu’on les quitte des yeux, c’est comme si au plus profond de son cœur on les croyait déjà morts. Après avoir reçu autant, se dit-on, comment espérer ne pas être déchu comme Lucifer, comme châtiment de cet orgueil stupéfiant, pour avoir tant présumé de notre amour ?
Aussi Eddie ne s’attendait-il pas à l’entendre répondre — jusqu’au moment où sa voix lui parvint, comme issue d’un autre monde, juste à travers l’épaisseur du bois.
— Eddie ? Trésor, c’est bien toi ?
La tête d’Eddie, qui avait pourtant un air tout à fait normal une seconde plus tôt, lui parut soudain peser le plomb. Il l’appuya contre la porte. De même, il dut fermer ses paupières trop lourdes. Le poids devait être celui des larmes, car son visage se retrouva soudain ruisselant. Eddie sentit les larmes chaudes comme du sang dévaler ses joues. Et la main de Roland, sur son dos.
— Susannah, dit-il, les yeux toujours fermés et les doigts écartés sur le panneau de bois. Tu peux l’ouvrir ?
Ce fut Jake qui répondit.
— Non. Mais toi, tu peux.
— Quel est le mot de passe ? demanda Roland.
Son regard allait de la porte à la portion de couloir dans son dos, comme s’il espérait voir arriver des renforts (car il se sentait très remonté), mais le couloir carrelé demeurait vide.
— Quel est le mot de passe, Jake ?
Il y eut une pause — brève, mais qui parut à Eddie durer une éternité — puis ils prononcèrent le mot d’une seule voix.
— Voll.
Eddie ne se sentit pas le courage de le prononcer lui-même ; il avait la gorge trop remplie de larmes. Roland n’eut pas ce problème. Il tira encore quelques cadavres pour dégager le passage (y compris celui de Flaherty, qui arborait toujours son ultime rictus) et prononça le mot de passe. Une fois encore, la porte entre les mondes s’ouvrit avec un déclic. C’est Eddie qui l’écarta en grand et c’est alors qu’ils se retrouvèrent de nouveau face à face tous les quatre, Susannah et Jake dans un monde, Roland et Eddie dans un autre, avec entre eux une membrane translucide et miroitante, comme du mica vivant. Susannah tendit les mains, qui plongèrent à travers la membrane comme des mains émergeant d’un corps fait d’eau qui se serait retourné sur lui-même, comme par magie.
Eddie les prit dans les siennes. Il laissa les doigts de Susannah se refermer sur les siens, et l’attirer vers Fedic.
Le temps que Roland passe de l’autre côté, Eddie avait déjà soulevé Susannah de terre et la tenait serrée dans ses bras. Quant au garçon, il leva les yeux vers le Pistolero. Aucun d’eux ne sourit. Ote était assis aux pieds de Jake et souriait pour eux deux.
— Aïle, Jake, dit Roland.
— Aïle, Père.
— Veux-tu m’appeler ainsi ?
Jake acquiesça.
— Oui, si je le peux.
— Voilà qui me réjouirait pour toujours, dit Roland.
Puis, doucement — comme quelqu’un accomplissant une action qui ne lui est pas familière —, il tendit les bras. Levant vers lui son regard grave, sans le quitter des yeux une seconde, le jeune Jake vint se blottir entre ces mains de tueur et attendit qu’elles se referment dans son dos. Il avait rêvé de cet instant, mais jamais il n’aurait osé raconter ses rêves.
Pendant ce temps, Susannah couvrait le visage d’Eddie de baisers.
— Ils ont failli avoir Jake, raconta-t-elle. Je me suis assise de mon côté de la porte… et j’étais tellement épuisée que je me suis assoupie. Il a dû m’appeler trois ou quatre fois, avant que je…
Plus tard il écouterait son récit, il en écouterait chaque mot, jusqu’au dernier. Plus tard viendrait le temps de la palabre. Pour l’heure, il mit la main sur son sein — son sein gauche, pour pouvoir sentir les battements forts et réguliers de son cœur — et la fit taire en l’embrassant.
Jake demeurait silencieux. Il se tenait debout, la tête tournée afin que sa joue repose contre la taille de Roland. Il avait fermé les yeux. Il sentait l’odeur de pluie, de poussière et de sang, sur la chemise du Pistolero. Il repensa à ses parents, qu’il avait perdus. À son ami Benny, qui était mort. Au Père, finalement vaincu par ceux qu’il avait fuis pendant si longtemps. Cet homme qu’il serrait contre lui l’avait déjà trahi, pour la Tour, il l’avait laissé tomber, et Jake ne pouvait assurer qu’une telle chose ne se reproduirait pas. Certes, un long chemin les attendait, et il y aurait des passages difficiles. Pourtant, en cet instant, il était comblé. Son âme était calme et son cœur souffrant en paix. Cette étreinte était tout ce dont il avait besoin.
Et il demeura là, les yeux fermés, à penser Mon père est venu me chercher.
DEUXIÈME PARTIE
LE PARADIS BLEU
DEVAR-TOI
CHAPITRE 1
Le Devar-Tete
Les quatre voyageurs réunis (cinq, en comptant Ote de l’Entre-Deux-Mondes) se tenaient au pied du lit de Mia, à fixer ce qui restait du duox de Susannah, de sa jumelle, autrement dit. Sans les vêtements vides dessinant la silhouette du cadavre, aucun d’eux n’aurait sans doute pu identifier clairement ce qu’ils avaient sous les yeux. Même l’enchevêtrement de cheveux au-dessus de la calebasse éventrée qui avait été la tête de Mia avait l’air tout sauf humain ; ç’aurait pu être un lapin du désert particulièrement gros.