— Notre boulot consiste à mettre fin à leur manège, compléta Eddie.
Roland hocha la tête. Il avait l’air plus épuisé que jamais.
— Si fait. Les tuer ou les libérer. Dans un cas comme dans l’autre, il nous faut les empêcher d’agir sur les deux Rayons qui restent. Et nous devons achever ce dan-tete. L’héritier du Roi Cramoisi… et le mien.
Nigel se révéla très utile (pas seulement à Roland et à son ka-tet, malheureusement). Pour commencer, il rapporta deux crayons, deux stylos (dont une véritable antiquité qui aurait eu sa place chez un notaire à la Dickens) et trois morceaux de craie, le dernier monté dans un écrin en argent qui évoquait un rouge à lèvres de luxe. Roland choisit cet article et en donna un autre morceau à Jake.
— Je ne peux pas écrire de mots que tu puisses comprendre facilement, mais nos chiffres sont les mêmes, à peu de chose près, expliqua-t-il. Écris ce que je te dicte, Jake, et applique-toi.
Jake obéit. Le résultat fut schématique mais assez compréhensible, une sorte de carte avec légende.
— Fedic, fit Roland en désignant le 1, puis il tira un trait à la craie pour le relier au 2. Et voici le Château Discordia, avec les portes, en sous-sol. Un sacré labyrinthe, d’après ce que j’ai compris. Il y aura un passage, qui nous mènera d’ici jusque là-bas, sous le château. Maintenant, Susannah, redis-nous comment les Loups passent, et ce qu’ils font.
Il lui tendit la craie dans son étui.
Elle la prit, constatant avec une pointe d’admiration qu’elle se taillait quand on s’en servait. Juste une petite ruse, mais du genre astucieux.
— Ils arrivent à cheval par une porte à sens unique, qui les amène ici, expliqua-t-elle en traçant une ligne entre le 2 et le 3, que Jake avait appelé Gare de Tonnefoudre. À mon avis, on ne pourra pas la rater, parce qu’elle doit être énorme, à moins qu’ils passent en file indienne.
— C’est peut-être ce qu’ils font, suggéra Eddie. Sauf erreur de ma part, ils sont bien obligés de faire avec ce que les Grands Anciens leur ont laissé.
— Tu ne fais pas erreur, répondit Roland. Continue, Susannah.
Il n’était pas accroupi, mais assis, sa jambe droite raidie allongée sur le côté. Eddie se demanda si la douleur dans sa hanche était très forte, et s’il lui restait de l’huile-de-chat de Rosalita, dans son sac qu’il venait de récupérer. Le jeune homme en doutait.
Susannah poursuivit.
— Les Loups arrivent à cheval de Tonnefoudre, le long des rails de chemin de fer, du moins jusqu’à ce qu’ils quittent l’obscurité… ou les ténèbres… Tu sais ce que c’est exactement, toi, Roland ?
— Non, mais on le saura bien assez tôt.
Il fit son petit geste impatient de la main gauche pour l’inciter à poursuivre.
— Ils traversent le fleuve vers les Callas et ils enlèvent les enfants. Quand ils reviennent à la Gare de Tonnefoudre, j’imagine qu’ils doivent embarquer leurs montures et leurs prisonniers dans un train et rentrer à Fedic par cette voie-là, parce qu’ils ne peuvent pas utiliser la porte, dans ce sens-là.
— Si fait, je crois que c’est ainsi qu’ils procèdent, acquiesça Roland. Ils contournent le devar-toi — la prison qui porte le numéro 8 — pour l’instant.
— Scowther et ses médecins nazis se servent de ces casques accrochés aux lits pour extraire quelque chose de la tête des gosses. C’est ça qu’ils donnent aux Briseurs. Ils le leur font manger, ou ils le leur injectent, j’imagine. Les enfants et ce qu’ils leur ont retiré du cerveau retournent à la Gare de Tonnefoudre, par la porte. On renvoie les gosses à Calla Bryn Sturgis, et peut-être aux autres Callas, et dans ce qu’on appelle le devar-toi…
— Eh bien, Mam’Scarlett, elle est se’vie, fit Eddie d’un air lugubre.
C’est le moment que choisit Nigel pour intervenir, l’air très jovial.
— Que diriez-vous de croquer un morceau, sais ?
Jake interrogea son estomac et constata qu’il gargouillait. C’était horrible, d’être aussi affamé, si peu de temps après la mort du Père — et après tout ce qu’il avait vu au Cochon du Sud — pourtant il mourait bel et bien de faim.
— Il y a à manger, Nigel ? Vraiment ?
— Bien sûr, jeune homme, répondit le robot. Rien que des conserves, j’en ai peur, mais je peux vous proposer plus de deux douzaines de denrées différentes, des haricots cuisinés, du thon, plusieurs variétés de soupes…
— Pour moi, ce sera du thon, fit Roland, mais apporte un échantillon, si tu veux bien.
— Certainement, sai.
— J’imagine que tu ne peux pas me préparer rapido un petit Elvis Spécial, dit Jake avec envie. Avec du beurre de cacahuètes, de la banane et du bacon.
— Doux Jésus, fiston, fit Eddie. Je ne sais pas si ça se voit sous cette lumière, mais je viens de virer au vert pomme.
— Je n’ai ni bacon ni bananes, malheureusement, dit Nigel avec regret (et en prononçant « banâââne » très à la british), en revanche, j’ai du beurre de cacahuètes, et trois sortes de confitures. Et du beurre de pommes, également.
— Le beurre de pommes, c’est parfait, fit Jake.
— Continue, Susannah, suggéra Roland alors que Nigel s’éloignait. Même si je sais bien que je n’ai pas à te presser ainsi. Après avoir mangé quelque chose, il faudra nous reposer.
Il avait l’air tout sauf réjoui par cette idée.
— Je crois qu’il n’y a pas grand-chose à ajouter, dit la jeune femme. Ça a l’air confus, comme ça — même sur la carte, ça n’est pas très clair, parce qu’on n’a pas d’échelle — mais pour résumer, ils décrivent une boucle, tous les vingt-quatre ans, en moyenne : de Fedic à Calla Bryn Sturgis, puis retour à Fedic avec les gosses, pour procéder à l’extraction. Puis ils remmènent les gosses aux Callas et le contenu de leur cerveau dans cette prison où se trouvent les Briseurs.
— Le devar-toi, dit Jake.
Susannah acquiesça.
— La question, c’est comment interrompre ce cycle ?
— On emprunte la porte vers la Gare de Tonnefoudre, expliqua Roland, et de la gare, on se rend là où sont retenus les Briseurs. Et là…
Son regard se posa tour à tour sur chacun des membres de son ka-tet, puis il leva un doigt et esquissa un geste très explicite, celui de tirer au pistolet.
— Il y aura des gardiens, intervint Eddie. Peut-être même la grosse cavalerie. Et si on est débordés ?
— Ce ne sera pas la première fois, fit remarquer le Pistolero.
CHAPITRE 2
L’espion
Nigel revint les bras chargés d’un plateau de la taille d’une roue de charrue. Il y avait entassé des sandwiches, deux bouteilles thermos remplies de soupe (au bœuf et au poulet), ainsi que des boissons en boîte. Il y avait du Coca, du Sprite, du Nozz-A-La, et un breuvage du nom de E-sprit-E. Eddie fit une tentative avec ce dernier et déclara qu’il n’y avait pas de mots pour décrire quelque chose d’aussi immonde.
Ils purent tous constater que Nigel n’était plus ce joyeux drille pimpant qu’il avait été pendant Dieu sait combien de décennies ou de siècles. Sa tête en forme de losange ne cessait de balancer de droite à gauche. Quand elle basculait à gauche il scandait « one, two, three ! », qui devenait à droite « Ein, zwei, drei ! ». À hauteur de son diaphragme, un claquement sourd résonnait à intervalles réguliers.