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— Qu’est-ce qui ne va pas, trésor ? demanda Susannah au moment où le robot domestique déposait le plateau entre eux.

— Après auto-examen avancé des fonctions, le diagnostic suggère une panne généralisée attendue dans les deux à six heures, répondit Nigel sur un ton morne mais posé. Des défauts préexistants dans les circuits logiques, contenus en quarantaine jusqu’à ce jour, ont affecté le SMG.

Sa tête bascula violemment sur la droite.

— Ein, zwei, drei ! Mort ou vif, tu as Greg dans l’œil !

— C’est quoi, le SMG ? demanda Jake.

— Et c’est qui, ce Greg ? ajouta Eddie.

— SMG signifie Systèmes Mentaux Généraux, expliqua Nigel. Il en existe deux, le rationnel et l’irrationnel. Le conscient et le subconscient, si vous préférez. Pour ce qui est de Greg, il s’agit de Greg Stillson, un personnage du roman que je suis en train de lire. Très agréable. Ça s’appelle Dead Zone, de Stephen King. Quant à savoir pourquoi j’ai mis cela sur le tapis, je n’en ai aucune idée.

2

Nigel leur expliqua que les atteintes des circuits logiques étaient courantes, chez ce qu’il appela les Robots Asimov. Plus le robot était intelligent, plus les atteintes des circuits étaient nombreuses… et plus tôt elles apparaissaient. Les Grands Anciens (Nigel les appelait les Créateurs) avaient compensé cette avarie en mettant au point un système de quarantaine, qui traitaient les dérapages mentaux comme s’il s’agissait de la variole ou du choléra (Jake se dit alors que c’était vraiment un bon moyen de traiter la maladie mentale, même s’il se doutait que les psychiatres n’aimeraient pas beaucoup l’idée, parce que ce genre de solution les mettrait assez vite au chômage). Nigel pensait que se faire tirer dans les yeux avait entraîné une réaction post-traumatique qui avait affaibli ses systèmes de survie mentale, et qu’à présent il se promenait dans ses circuits toutes sortes d’éléments nocifs, entamant ses facultés déductives et inductives, ballottant ses systèmes logiques de droite à gauche. Il assura à Susannah qu’il ne lui en voulait pas le moins du monde. Susannah leva le poing à son front et lui dit merci beaucoup beaucoup. À dire vrai, elle ne croyait pas totalement ce que racontait ce bon vieux DNK 45932, même si elle aurait été incapable d’expliquer pourquoi. C’était peut-être un vieux reste de leur séjour à Calla Bryn Sturgis, où un robot pas si différent de Nigel s’était révélé un sale petit goujat rancunier. Et il n’y avait pas que ça.

J’espionne avec mon petit œil, pensa Susannah.

— Tends les mains, Nigel.

Lorsque le robot obéit, ils purent tous voir les cheveux rêches pris entre ses doigts d’acier, et il y avait aussi une goutte de sang sur sa… comment fallait-il l’appeler, d’ailleurs ? Sa jointure ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle en brandissant quelques-uns des cheveux.

— Pardon, M’dame, je ne…

Vois rien, bien sûr. Nigel marchait aux infrarouges, mais il n’avait plus d’yeux, grâce aux bons soins de Susannah Dean, fille de Dan, pistolero du Ka-Tet de Dix-Neuf.

— Ce sont des cheveux, ou des poils. Et j’aperçois aussi du sang.

— Ah, oui, fit Nigel. Des rats dans la cuisine, M’dame. Je suis programmé pour éliminer la vermine, quand je la détecte. Et il y en a pas mal, ces derniers temps, je suis désolé de vous le dire. Le monde change.

Puis, inclinant brutalement la tête vers la gauche :

— One, two, three ! Minnie c’est la souris for me !

— Hum… et tu as tué Mickey et Minnie avant ou après avoir fait les sandwiches, Nige, mon vieux pote ? demanda Eddie.

— Après, sai, je vous le garantis.

— Eh bien, je vais passer mon tour, si ça ne te fait rien. J’ai déjà pris un hot-dog, dans le Maine, et il me colle à l’estomac comme une saloperie.

— Tu devrais dire one, two, three, lui suggéra Susannah.

Les mots étaient sortis tout seuls.

— J’implore ton pardon ?

Eddie était assis, le bras autour de la taille de sa femme. Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, tous les quatre, il touchait Susannah dès qu’il en avait l’occasion, comme pour vérifier qu’elle n’était pas une illusion.

— Rien.

Plus tard, quand Nigel serait hors de la pièce, ou hors d’usage, elle lui parlerait de son intuition. Selon elle, les robots comme Nigel et Andy, tels ceux des romans d’Isaac Asimov qu’elle avait lus adolescente, n’étaient pas censés mentir. Peut-être Andy avait-il été modifié, ou s’était modifié lui-même, aussi avait-il contourné le problème. Ce qui n’était pas le cas de Nigel : il y avait même un problème beaucoup-beaucoup. Elle avait dans l’idée qu’à la différence d’Andy, Nigel avait un bon fond, mais oui — ou il avait menti, ou bien il avait maquillé la vérité, concernant les rats dans le cellier. Et peut-être pas que là-dessus. Ein, zwei, drei et One, two, three étaient sa soupape personnelle, pour lâcher la vapeur. Pour un temps, du moins.

C’est Mordred, se dit-elle en regardant autour d’elle. Elle prit un sandwich parce qu’il fallait qu’elle mange — tout comme Jake, elle mourait de faim — mais elle avait soudain perdu l’appétit, et elle sut qu’elle ne savourerait pas ce qu’elle enfournait. Il s’en est pris à Nigel, et maintenant il nous observe, quelque part. Je le sais — je le sens.

Et, tout en arrachant une première bouchée de cette viande mystère sous vide qui attendait depuis des siècles, elle ajouta pour elle-même :

Une mère sent ces choses-là.

3

Aucun d’eux ne souhaitait dormir dans la Salle d’Extraction (même s’ils auraient eu tout le choix, avec trois centaines de lits impeccablement faits), ni dans la ville déserte, dehors, aussi Nigel les emmena-t-il dans ses quartiers, s’arrêtant de temps à autre pour se vider brutalement la tête et compter jusqu’à trois en anglais ou en allemand. Puis il se mit à ajouter des chiffres dans une autre langue qu’aucun d’eux ne reconnut.

Ils traversèrent ainsi une cuisine — toute d’inox, remplie de machines ronronnant doucement, très différente de la vieille réserve dans laquelle Susannah s’était retrouvée vaadasch, sous le Château Discordia. Ils aperçurent la pagaille mise par Nigel en préparant leur modeste repas, mais pas trace de rats, morts ou vifs. Personne ne le fit remarquer.

Susannah sentait aller et venir le regard de l’espion sur eux.

Derrière la cuisine se trouvait un ravissant appartement de trois pièces, vraisemblablement les pénates de Nigel. Il n’y avait pas de chambre, mais en plus du salon et de l’office plein à craquer de matériel de surveillance, ils débouchèrent dans un charmant petit bureau tapissé de livres, au milieu duquel trônaient un bureau de chêne massif et un bon fauteuil, sous un lampadaire halogène. L’ordinateur posé sur la table sortait des usines North Central Positronics, ce qui ne les surprit guère. Nigel leur apporta des oreillers et des couvertures, en leur assurant qu’ils étaient tout propres.

— Tu dors peut-être debout, mais visiblement tu aimes bien t’asseoir pour lire un bon livre, comme tout le monde, fit Eddie.

— Oh, oui, certainement, un-deux-deux-trois-la-la, acquiesça Nigel. Je sais apprécier un bon livre. C’est inclus dans ma programmation.

— Nous dormirons six heures, puis nous reprendrons la route, les informa Roland.