Pendant ce temps, Jake examinait plus attentivement les livres. Ote le suivait pas à pas, toujours sur ses talons, tandis que le garçon lisait les titres sur le dos des ouvrages, en sortant un de temps à autre pour y jeter un coup d’œil.
— Il a tout Dickens, on dirait bien. Et Steinbeck, aussi… Thomas Wolfe… pas mal de Zane Grey… un certain Max Brand… un autre du nom d’Elmore Léonard… et le très populaire Steve King.
Ils prirent tous le temps d’observer les deux étagères de livres de Stephen King, soit plus de trente en tout, dont quatre au moins étaient très gros, et deux de véritables pavés. King n’avait visiblement pas chômé, depuis l’époque de Bridgton. Le volume le plus récent s’intitulait Cœurs perdus en Atlantide, et l’année de publication leur était très familière : 1999. Les seuls livres manquants, pour ce qu’ils purent en voir, étaient ceux qui parlaient d’eux. À supposer que King ait continué et les ait écrits. Jake consulta les pages de fin pour vérifier les dates, mais il n’y avait que peu de trous évidents. Ce qui ne signifiait peut-être rien, car il avait énormément écrit.
Susannah posa la question à Nigel, qui répondit qu’il n’avait jamais lu aucun livre de Stephen King parlant de Roland de Gilead ou de la Tour Sombre. Sur ces bonnes paroles, il bascula violemment la tête à gauche et se mit à compter en anglais, en allant jusqu’à dix, cette fois-ci.
— N’empêche, suggéra Eddie après que Nigel se fut retiré de la pièce en cliquetant, en craquant et en caquetant. Je parie qu’on pourrait en tirer des tas d’informations. Roland, tu crois qu’on devrait emballer les bouquins de Stephen King et les emporter avec nous ?
— Peut-être, mais on ne le fera pas. Ils pourraient brouiller les cartes.
— Pourquoi dis-tu ça ?
Roland se contenta de secouer la tête. Il ne savait pas pourquoi il disait ça, mais il savait qu’il avait raison.
Le centre névralgique de la Gare Expérimentale de l’Arc 16 se situait quatre étages en dessous de la Salle d’Extraction, de la cuisine, et du bureau de Nigel. On accédait à la Suite de Contrôle par un vestibule en forme de capsule. Ce sas ne s’ouvrait que de l’extérieur, à l’aide de trois barrettes d’identification, insérées l’une après l’autre. La musique d’ambiance diffusée dans les sous-sols du Dogan de Fedic rappelait des airs des Beatles, mais interprétés par le quatuor à cordes « Les Comateux ».
La Suite de Contrôle se composait de plus d’une douzaine de pièces, mais la seule qui nous intéresse était celle remplie d’écrans de télé et de matériel de sécurité. Parmi ces équipements, on notait une horde de robots tueurs, petits mais vicieux, dotés de vifs d’argent et de pistolets laser. Un autre était censé vaporiser du gaz mortel (du même genre que celui utilisé par Blaine pour massacrer la population de Lud), dans l’éventualité d’une attaque hostile. Ce qui, aux yeux de Mordred Deschain, était présentement le cas. Il avait tenté d’activer à la fois l’armée de robots tueurs et le gaz toxique. Aucun des deux n’avait fonctionné. Et Mordred se retrouvait avec le nez en sang, un gros bleu sur le front et la lèvre inférieure enflée, car il était tombé de la chaise sur laquelle il s’était assis et avait roulé sur le sol, braillant d’une voix suraiguë et puérile qui était loin de refléter l’ampleur réelle de sa fureur.
Les voir sur cinq écrans différents et se trouver dans l’incapacité de les tuer ou de les atteindre ! Pas étonnant qu’il pique une telle colère ! Il avait senti les ténèbres vivantes se refermer sur lui, les ténèbres qui annonçaient sa mutation, et il s’était astreint à garder son calme, pour empêcher le phénomène. Il avait déjà découvert que cette transformation de son être humain en être araignée (et vice versa) consommait une énergie considérable. Plus tard, tout ça n’aurait peut-être plus aucune importance, mais pour l’instant il lui fallait être prudent, s’il ne voulait pas jeûner comme une abeille dans une zone calcinée.
Ce que je vais vous montrer est bien plus extraordinaire que ce que nous avons vu jusqu’ici, et je dois vous prévenir que votre impulsion première sera de rire aux éclats. Pas de problème. Riez, si vous le devez. Mais ne quittez pas ce spectacle des yeux, car voici une créature capable de faire des dégâts considérables, jusqu’aux confins les plus secrets de votre imagination. Rappelez-vous qu’elle est née de deux pères, tous deux de redoutables tueurs.
Quelques heures après sa naissance, le p’tit gars de Mia pesait déjà dix kilos et avait l’apparence d’un bébé de six mois. Mordred ne portait rien, sauf une couche en tissu improvisée que Nigel lui avait enfilée en apportant au nourrisson son premier repas, dans le grand monde sauvage du Dogan. Cet enfant avait besoin d’une couche, parce qu’il n’était pas encore capable de retenir ses déjections. Il comprenait qu’il maîtriserait vite ces fonctions — peut-être même avant la fin de la journée, s’il poursuivait à ce rythme-là — mais rien n’allait assez vite, à son goût. Pour l’instant, il restait emprisonné dans ce stupide corps de nourrisson.
Se retrouver piégé de la sorte était une monstruosité. Tomber de sa chaise et ne rien pouvoir faire d’autre, à part rester allongé là, à agiter ses bras et ses jambes contusionnés, à saigner et à brailler ! DNK 45932 serait venu le ramasser, n’aurait pas pu résister aux ordres du fils du Roi, pas plus qu’un morceau de plomb lâché par la fenêtre ne peut résister aux lois de l’attraction, mais Mordred n’avait pas osé l’appeler. Cette garce marron soupçonnait déjà que quelque chose clochait, du côté de Nigel. La garce marron était méchamment perceptive, et Mordred lui-même était diablement vulnérable. Il savait contrôler le moindre rouage de la Gare de l’Arc 16, la maîtrise des machines faisait partie de ses nombreux talents, mais allongé là sur le sol de la salle avec son panneau CENTRE DE CONTRÔLE sur la porte (on l’appelait « La Tête », il y avait bien bien long, avant que le monde change), Mordred allait bientôt comprendre qu’il y avait très peu de machines à contrôler. Pas étonnant que son père veuille mettre la Tour par terre et tout reprendre de zéro ! Ce monde-ci était brisé.
Il lui avait fallu redevenir araignée pour remonter sur sa chaise, où il avait repris sa forme humaine… mais le temps que s’effectue la transformation, son estomac criait famine, et sa bouche salivait de faim. Ce n’était pas seulement la mutation qui épuisait toute son énergie, il en était presque certain. L’araignée était plus proche de sa forme véritable, et lorsqu’il endossait cette forme-là, son métabolisme s’emballait. Ses pensées changeaient, aussi, et tout ça possédait un certain attrait, car ses pensées humaines étaient teintées d’émotions (sur lesquelles il semblait n’avoir aucune emprise, même s’il pensait y arriver, avec le temps), des émotions déplaisantes, pour la plupart. En araignée, les pensées qui l’habitaient n’étaient pas du tout de vraies pensées, du moins pas au sens humain. C’étaient des choses sombres et mugissantes qui semblaient surgir d’un sol intérieur humide. Elles parlaient de
(MANGER)
et de
(VAGABONDER)
et de
(VIOLER)
et de
(TUER)
Tous les merveilleux moyens possibles pour accomplir ces hauts faits se mirent à gronder dans la conscience rudimentaire du dan-tete, comme de gigantesques machines illuminées qui filaient à toute allure, insouciantes, à travers les ténèbres les plus profondes. Penser de la sorte — lâcher sa partie humaine — était une perspective monstrueusement séduisante, mais il se disait que, s’il faisait une chose pareille maintenant, alors qu’il était encore quasiment sans défense, il réussirait à se faire tuer.