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Et ç’avait presque été le cas. Il leva le bras droit — rose, et lisse et parfaitement nu — afin de pouvoir jeter un œil à sa hanche droite. C’était là que la garce marron lui avait logé une balle et bien que Mordred eût grandi considérablement depuis, qu’il eût doublé aussi bien en poids qu’en taille, la plaie était restée béante et il en suintait du sang et une sécrétion ressemblant à de la moutarde, d’un jaune sombre et à l’odeur infecte. Il se disait que cette blessure dans son corps humain ne guérirait jamais. De même que son autre corps ne pourrait jamais faire repousser la patte que cette garce lui avait estropiée. Et si elle n’avait pas trébuché — grâce au ka, si fait, il n’en doutait pas une seconde — ce n’est pas la patte mais la tête, que cette balle lui aurait arrachée, et alors le jeu aurait pris fin, parce que…

Il entendit un bourdonnement rauque et brutal. Il se tourna vers le moniteur qui couvrait l’autre côté de l’entrée principale et aperçut le robot domestique qui se tenait devant la porte, un sac dans la main. Le sac se convulsait, et le bébé aux cheveux noirs et à la couche mal ajustée assis devant sa rangée d’écrans se mit instantanément à saliver. Il tendit une main potelée et touchante et alla appuyer sur une série de boutons. La porte extérieure incurvée de la salle de sécurité s’ouvrit en coulissant et Nigel pénétra dans le vestibule, conçu comme un sas. Mordred appuya ensuite sur le bouton ouvrant la porte intérieure, et tapa la combinaison 2-5-4-1-3-1-2-1, mais son habileté motrice était encore quasiment nulle, et il s’en trouva récompensé par un nouveau bourdonnement nerveux et une voix de femme exaspérante (exaspérante parce qu’elle lui rappelait celle de la garce marron), qui disait : « VOUS N’AVEZ PAS COMPOSÉ LE BON CODE DE SÉCURITÉ POUR CETTE PORTE. VOUS AVEZ DROIT À UNE AUTRE TENTATIVE DANS LES DIX SECONDES. DIX… NEUF… »

Mordred aurait lancé un va te faire foutre, s’il avait pu parler, mais tel n’était pas le cas. Ce qu’il pouvait faire de mieux, c’était cette espèce de babil ridicule qui aurait sans doute fait pousser à Mia des cris de fierté maternelle. Il ne s’embarrassa pas des boutons ; il avait trop envie de ce que le robot lui apportait dans ce sac. Ces rats (car il supposait qu’il s’agissait de rats) étaient bien vivants, cette fois-ci. Vivants, par Dieu, avec le sang qui courait toujours dans leurs veines.

Mordred ferma les yeux et se concentra. La lumière rouge que Susannah avait vue avant sa première transformation se mit de nouveau à circuler sous sa peau claire, depuis le sommet de son crâne jusqu’à son talon taché. Lorsque la lumière passa sous la plaie béante dans la hanche du nourrisson, le flux épais de sang et de sécrétion se mit à couler brièvement plus fort, et Mordred poussa un cri rauque de douleur. Il porta la main à sa hanche et étala du sang sur son petit ventre arrondi, en un geste de réconfort inconscient. En une seconde, un pan de ténèbres vint remplacer l’éclat rouge, tandis que la silhouette du nourrisson se mettait à trembloter. Cependant, cette fois-ci, il ne se produisit aucune transformation. Le bébé s’effondra de nouveau dans sa chaise, la respiration saccadée, un petit filet clair d’urine gouttant de son pénis et venant tacher le devant de la serviette qu’il portait. Un « pop » étouffé monta de sous le panneau de contrôle, en face de la chaise sur laquelle le bébé était affalé de travers, haletant comme un chien.

À l’autre bout de la pièce, une porte portant l’inscription ACCÈS PRINCIPAL s’ouvrit en coulissant. Nigel entra d’un pas lourd et flegmatique, balançant sa tête en capsule de droite à gauche quasi continuellement, comptant non plus en deux ou trois langues, mais dans une bonne douzaine.

— Monsieur, je ne peux vraiment pas continuer à…

Mordred émit un gloussement joyeux du genre gou-gou-ga-ga, et tendit les mains vers le sac. La pensée qu’il envoya était d’une clarté et d’une froideur indubitables : La ferme. Donne-moi ce dont j’ai besoin.

Nigel lui posa le sac sur les genoux. De l’intérieur monta un couinement presque humain, et c’est seulement alors que Mordred comprit que les convulsions provenaient d’une seule et unique créature. Pas un rat, alors ! Quelque chose de plus gros ! De plus gros et de plus sanguinolent !

Il ouvrit le sac et jeta un œil à l’intérieur. Une paire d’yeux cerclés d’or lui adressa un regard suppliant. Pendant un moment, il crut que c’était l’oiseau qui volait la nuit, l’oiseau qui faisait hou-hou, il ne connaissait pas son nom, et c’est alors qu’il vit que l’animal avait de la fourrure, pas des plumes. C’était un troken, connu dans la majeure partie de l’Entre-Deux-Mondes sous le nom de bafou-bafouilleux, et celui-ci venait sans doute de quitter sa mère.

Là, tout doux, envoya-t-il, sentant la salive lui monter à la bouche. Toi et moi on est dans le même bateau, mon petit louchon — on est des orphelins dans un monde dur et cruel. Reste tranquille, et moi je te réconforterai.

Contrôler une créature aussi jeune et aussi simple que celle-là n’était pas si différent de ce qu’il faisait avec les machines. Mordred inspecta ses pensées et localisa le nœud qui dirigeait ce petit amas de volonté. Il alla le chercher d’une main faite de pensée — faite de sa volonté — et s’en empara. Pendant une seconde, il put entendre la voix intérieure de la créature, craintive et pleine d’espoir

(Ne me faites pas de mal je vous en prie ne me faites pas de mal ; je vous en prie laissez-moi en vie ; je veux vivre m’amuser jouer un petit peu ; ne me faites pas de mal je vous en prie ne me faites pas de mal je vous en prie laissez-moi en vie)

et il répondit :

Tout va bien, n’aie pas peur, mon louchon, tout va bien.

Le bafouilleux dans le sac (que Nigel avait trouvé dans la salle des machines, séparé de sa mère et de ses frères et sœurs par la fermeture d’une porte automatique) se détendit — pas vraiment confiant, mais espérant faire confiance.

6

Dans le bureau de Nigel, on avait baissé les lampes, qui ne brillaient qu’au quart de leur puissance. Lorsque Ote se mit à gémir, Jake se réveilla instantanément. Les autres restèrent plongés dans le sommeil, du moins pour le moment.

Qu’est-ce qui ne va pas, Ote ?

Le bafouilleux ne répondit pas, mais ne cessa pas son grondement de gorge. Ses yeux cerclés d’or scrutaient le coin obscur au bout du bureau, comme s’il y voyait quelque chose de terrible. Jake se rappelait qu’il scrutait avec la même angoisse les coins d’ombre de sa chambre, en se réveillant en sursaut à cause d’un cauchemar, aux premières heures du jour, un cauchemar avec Frankenstein ou Dracula ou

(le Tyranno-Zoo-Russe)

un autre croquemitaine quelconque. Dieu seul savait quoi. Et à présent qu’il se disait que les bafouilleux faisaient peut-être des cauchemars eux aussi, il essaya plus que jamais d’entrer en contact avec Ote. D’abord il ne sentit rien, puis il lui vint une image lointaine et floue

(des yeux des yeux plongés dans le noir et qui regardent)

de quelque chose qui ressemblait à un bafou-bafouilleux dans un sac.

— Chuuuuut, murmura-t-il à l’oreille d’Ote, lui passant les bras autour du cou. Ne les réveille pas, ils ont besoin de dormir.