— Mir, fit Ote, à voix très basse.
— Tu as juste fait un cauchemar, poursuivit Jake doucement. Moi aussi, j’en fais, parfois. Ce n’est pas la réalité. Personne ne t’a mis dans un sac. Rendors-toi.
— Toi.
Ote posa la truffe sur sa patte droite.
— Ote chu-tè-toi.
C’est ça, lui envoya Jake en pensée. Ote, chut, tais-toi.
Les yeux cerclés d’or, toujours troublés, restèrent encore ouverts un moment. Puis Ote cligna d’un œil à l’intention de Jake, et ferma les yeux. Quelques minutes plus tard, le bafouilleux s’était rendormi. Tout près, quelque part, un des siens était mort… mais la mort faisait partie de la vie. La vie était dure, elle l’avait toujours été.
Ote rêvait qu’il se trouvait avec Jake sous le grand globe orange de la Lune du Colporteur. Jake, qui dormait lui aussi, entra en contact avec lui par le shining et rêva lui aussi de la Lune de ce bon vieux Camelot.
Ote, qui est mort ? lui demanda Jake sous le clin d’œil averti du Colporteur.
Ote, dit son ami. Delah. Beaucoup.
Sous le regard orange de la Lune de ce bon vieux Camelot, Ote ne dit plus rien ; en fait, il avait trouvé un rêve dans son rêve, et Jake l’y accompagna. Ce rêve-là était mieux. Ils jouaient tous les deux dans la lumière du soleil. Ils furent rejoints par un autre bafouilleux : pas très joyeux, à le regarder. Il essaya de leur parler, mais ni Jake ni Ote ne comprenaient ce qu’il disait, car il parlait en anglais.
Mordred n’avait pas assez de forces pour soulever le bafouilleux hors du sac, et Nigel ne pouvait ou ne voulait l’aider. Le robot se contenta de rester debout près de la porte du Centre de Contrôle, balançant sa tête de droite à gauche, comptant et cliquetant plus fort que jamais. Une odeur de chaud commençait à monter de ses circuits internes.
Mordred réussit à retourner le sac et le bafouilleux, qui devait avoir à peine six mois, lui tomba sur les genoux. Il avait les yeux mi-clos, mais ses iris jaunes et noirs étaient ternes et immobiles.
Mordred balança la tête en arrière, avec une grimace de concentration. La lumière rouge parcourut de nouveau son corps, et ses cheveux commencèrent à se dresser sur sa tête. Mais une seconde plus tard, le corps auquel ils étaient rattachés disparut, et l’araignée apparut. Elle arrima quatre de ses sept pattes autour du corps du bafouilleux, et le porta sans effort à sa bouche avide. En vingt secondes, il eut complètement saigné l’animal. Il plongea les crocs dans le ventre doux du bafouilleux, le déchira, le souleva plus haut, et engloutit les viscères qui coulaient : des chapelets de viande dégoulinante, délicieuse et pleine d’énergie. La bête alla ronger plus profond, en poussant de petits gémissements de satisfaction étouffés, faisant craquer la colonne vertébrale du bafouilleux et aspirant le petit filet de moelle. C’était le sang qui était le plus énergétique — oui, toujours le sang, comme les Aïeux le savaient bien — mais il y avait aussi de la force dans la viande. En restant un bébé humain (Roland avait utilisé le vieux terme affectueux de Gilead, bah-bo), il n’aurait pu tirer aucune nourriture de la viande ou du jus. Il se serait étouffé, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais en araignée…
Il termina son repas et lâcha le cadavre par terre, tout comme il l’avait fait avec ceux des rats, qu’il avait vidés jusqu’à la moelle. Nigel, le majordome affairé et dévoué, s’était chargé des premiers. Mais pas de celui-ci. Nigel se tint là, silencieux, et Mordred eut beau répéter en beuglant Nigel, j’ai besoin de toi ! rien n’y fit. Autour du robot, l’odeur de plastique brûlé était devenue assez forte pour activer les ventilateurs. DNK 45932 se tenait là, sa tête sans yeux tournée vers la gauche. Il lançait un regard étrangement interrogateur, comme s’il était mort sur le point de poser une question importante : Quel est le sens de la vie, peut-être, ou encoreDe quelle couleur était le cheval blanc d’Henri IV ? Quoi qu’il en soit, sa carrière de rabatteur de rats et de bafouilleux avait pris fin.
Pour l’instant, Mordred débordait d’énergie — quel repas merveilleux et revigorant il avait fait — mais ça ne durerait pas. Et en restant sous sa forme d’araignée, il entamerait encore plus vite cette réserve. Cependant, s’il redevenait bébé, il ne serait même plus capable de descendre de cette chaise sur laquelle il était assis, ou de remettre sa couche — qui, bien sûr, avait glissé au cours de sa transformation. Pourtant il fallait qu’il se retransforme, parce que, en araignée, il n’arrivait pas à réfléchir clairement. Alors, pour ce qui était d’une quelconque stratégie de destruction… même pas la peine d’y penser.
L’excroissance blanche sur le dos de l’araignée ferma ses yeux humains, et le corps noir rayonna d’un éclat rouge. Les pattes se rétractèrent vers l’intérieur, puis disparurent. L’excroissance, qui formait la tête du bébé, se mit à croître et se fit de plus en plus détaillée, tandis que le corps pâlissait et prenait peu à peu forme humaine. Les yeux bleus de l’enfant — ses yeux de bombardier, ses yeux de pistolero — lançaient des éclairs. Il regorgeait encore de l’énergie de la chair et du sang du bafouilleux, il les sentait en lui, dans ce corps se précipitant vers sa nouvelle forme, mais une quantité non négligeable de cette réserve (comme la mousse sur un verre de bière) s’était déjà évaporée. Et ce n’était pas dû qu’aux transformations, d’ailleurs. Le fait est qu’il grandissait à toute allure. Une croissance aussi vertigineuse nécessitait un apport constant de nourriture, et ça ne courait pas les rues, dans la Gare Expérimentale de l’Arc 16. Ou à Fedic, d’ailleurs. Il y avait des boîtes de conserve et des repas en sachets argentés, et des boissons énergétiques en poudre, oui-là, il y en avait tout un stock ; mais rien de tout ça ne le nourrirait comme il avait besoin d’être nourri. Il lui fallait de la chair fraîche, et plus encore que ça, il lui fallait du sang. Et le sang d’animaux endiguerait l’avalanche de sa croissance, mais ça n’aurait qu’un temps. Très bientôt il aurait besoin de sang humain, ou bien son rythme de croissance commencerait par se ralentir, pour finalement s’arrêter. Alors viendrait la douleur de la faim, mais cette douleur, qui lui vrillerait incessamment les tripes comme une foreuse, cette douleur ne serait rien, comparée à la souffrance mentale et spirituelle de les regarder, eux, sur tous ces écrans vidéo : toujours vivants, leur confrérie réunie, avec ce grand réconfort d’avoir une cause à servir.
La souffrance de le voir lui, Roland de Gilead.
Comment savait-il toutes ces choses, lui, Mordred ? se demanda-t-il. Par sa mère ? Pour certaines, oui, car il avait senti jaillir en lui un million de pensées et de souvenirs de Mia (pour un certain nombre, volés à Susannah), quand il s’était nourri d’elle. Mais comment savait-il que c’était la même chose avec les Aïeux ? Ou que par exemple un vampire allemand qui buvait le sang de vie d’un Français pouvait parler français pendant une semaine à dix jours, le parler comme si c’était sa langue maternelle, puis ce don, de même que les souvenirs de la victime, s’évanouissait peu à peu…
Comment pouvait-il savoir une chose comme celle-là ?
Cela avait-il de l’importance ?
À présent, il les regardait dormir. Le garçon, Jake, s’était réveillé, mais brièvement. Auparavant, Mordred les avait regardés manger, quatre idiots et un bafouilleux — pleins de sang, pleins d’énergie — en train de dîner ensemble, assis en cercle. Ils s’asseyaient toujours en cercle, même pour s’arrêter cinq minutes sur la piste, ils le faisaient sans même s’en rendre compte, leur cercle qui mettait le reste du monde à l’écart. Mordred n’avait pas de cercle, lui. Il avait beau être tout jeune, il comprenait déjà que l’extérieur était son ka, tout comme le ka du vent d’hiver consiste à ne souffler que sur la moitié de la rose des vents : du nord à l’est, puis en sens inverse, pour revenir vers le nord austère. Il l’acceptait, pourtant il ne les en regardait pas moins avec ce ressentiment de l’intrus, sachant qu’il allait leur faire du mal, et il en ressentait une amère satisfaction. Il venait de deux mondes, de l’union prédite du prim et de l’Am, de gadosh et de godosh, de Gan et de Gilead. En un sens, il était comme Jésus-Christ, mais il était aussi plus pur que l’homme-dieu-berger, parce que le dieu-berger n’avait qu’un seul vrai père, qui était aux deux hypothétiques, et un beau-père sur Terre. Ce pauvre vieux Joseph, qui portait les cornes que Dieu Lui-même lui avait mises sur la tête.