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Mordred Deschain, pour sa part, avait deux pères véritables. Et l’un d’eux était endormi sous ses yeux, sur cet écran.

Tu te fais vieux, Père, se dit-il. Et cette pensée lui procurait un plaisir pervers. Il se sentait aussi petit et misérable… pas plus gros qu’un… qu’une araignée, qui observe depuis sa toile. Mordred était jumeau, et le resterait jusqu’à la mort de Roland de la lignée d’Eld, et la disparition de tout son ka-tet. Et cette voix pressante, qui lui disait d’aller trouver Roland, pour l’appeler père ? D’appeler ses frères Eddie et Jake, et Susannah sa sœur ? C’était la voix crédule de sa mère. Ils le tueraient avant même qu’il ait pu prononcer une seule parole (à supposer qu’il ait pu émettre autre chose que cet insupportable babil de bébé). Ils lui arracheraient les parties et les donneraient en pâture au bafouilleux de ce sale gosse. Et ils enterreraient son cadavre castré, et viendraient chier sur la terre où il reposerait, et puis ils changeraient de décor.

Tu te fais enfin vieux, Père, et maintenant tu marches en boitant, et à la fin du jour je te vois frotter ta hanche, de ta main qui désormais tremble légèrement.

Regardez, si vous le voulez. Voici un bébé, assis là, du sang ruisselant sur sa peau blanche. Voici un bébé sanglotant des larmes silencieuses et sinistres. Voici un bébé qui en sait à la fois trop et trop peu, et bien qu’il nous faille garder nos doigts à l’abri de sa bouche (car il mord, ce galopin ; il mord comme un bébé crocodile), il nous est permis d’avoir quelque peu pitié de lui. Si le ka est un train — et c’en est un, un mono gigantesque qui fend l’air, peut-être fou, peut-être pas —, alors ce vicieux petit lycanthrope en est l’otage le plus vulnérable, non pas attaché aux rails comme la petite Nell, mais accroché aux phares de l’engin.

Il peut bien se raconter qu’il a deux pères, et peut-être y a-t-il du vrai là-dedans, mais on ne voit ici ni père ni mère. Il a dévoré sa mère vive, vrai, il l’a dévorée beaucoup beaucoup, elle a même été son premier repas, et avait-il seulement le choix ? Il est le tout dernier miracle qui sera jamais engendré par la Tour Sombre, l’alliance balafrée du rationnel et de l’irrationnel, du naturel et du surnaturel, et pourtant le voilà seul, seul et affamé. Le destin attend peut-être de lui qu’il dirige une série d’univers (ou qu’il les détruise tous), mais jusqu’ici il n’a réussi à affirmer son pouvoir que sur un vieux robot domestique qui a maintenant rejoint la clairière au bout du sentier.

Il contemple le Pistolero endormi avec un mélange d’amour et de haine, avec envie et aversion. Mais supposez un instant qu’il aille les trouver et qu’il ne se fasse pas tuer ? Et s’ils étaient prêts à l’accueillir ? Voilà une idée ridicule, bien sûr, mais retenons-la, pour les nécessités de la discussion. Même dans ce cas, il serait contraint d’accepter la suprématie de Roland, de le reconnaître comme dinh, et voilà qui serait impossible, impossible, oui, impossible.

CHAPITRE 3

Le filament scintillant

1

— Tu les observais, fit une voix douce et enjouée.

Puis la voix se lança dans une comptine sans queue ni tête que Roland se serait rappelée sans peine, depuis l’enfance : « Petite fleurette, Mouche ton nez ma fillette ! Il est joli, il est beau ! Oh oui vraiment qu’il est beau ! Mon doux chéri mon bah-bo ! »

— As-tu aimé ce que tu as vu avant de t’endormir ? Les regardais-tu changer avec le reste de ce monde en faillite ?

Il devait s’être écoulé une dizaine d’heures, depuis que Nigel le robot domestique avait accompli son dernier devoir. Mordred, qui en fait s’était profondément endormi, tourna la tête en direction de la voix de l’inconnu sans aucune surprise ni vertige dû au sommeil. Il vit un homme en jean et blouson à capuche, debout sur les dalles grises du Centre de Contrôle. Son gunna — rien qu’un sac de marin usé — reposait à ses pieds. Il avait les joues rosies, un beau visage, des yeux étincelants. Il tenait un pistolet automatique, et en regardant dans l’œil noir de sa gueule, Mordred Deschain comprit pour la deuxième fois que même les dieux pouvaient mourir, une fois leur essence divine diluée dans le sang humain. Mais il n’avait pas peur. Pas de celui-là. Il posa effectivement de nouveau le regard sur le moniteur diffusant les images de l’appartement de Nigel, ce qui lui confirma que le nouveau venu disait vrai : il était vide.

L’inconnu souriant, qui semblait avoir surgi du sol même, leva la main qui ne tenait pas le pistolet et écarta un pan de capuche qui lui masquait le visage. Mordred aperçut un éclat métallique. Une sorte de treillis de fer tapissait l’intérieur de la capuche.

— Je l’appelle mon « bonnet de pensée », dit l’étranger. Je ne peux entendre tes pensées, c’est un inconvénient certain, mais toi tu ne peux pénétrer mon esprit, ce qui est un…

(Ce qui est un avantage certain, tu en conviendras)

— Ce qui est un avantage certain, tu en conviendras.

Son blouson était orné de deux écussons. L’un de l’US ARMY, avec un oiseau — un oiseau-aigle, pas un oiseau hou-hou. L’autre était un nom : RANDALL FLAGG. Mordred découvrit (sans surprise, là encore) qu’il savait lire sans difficultés.

— Parce que si tu ressembles un tant soit peu à ton père — ton père rouge, j’entends — alors tes pouvoirs mentaux pourraient bien dépasser la simple communication.

L’homme dans sa parka eut un petit rire sot. Il ne voulait pas que Mordred sente sa peur. Peut-être avait-il réussi à se convaincre lui-même qu’il n’avait pas peur, qu’il était venu jusqu’ici de son plein gré. Peut-être que c’était le cas. Mordred s’en moquait, de toute manière. Tout comme il se moquait des projets de l’homme, qui bouillonnaient dans sa tête comme de la soupe chaude. Cet homme croyait-il réellement que son « bonnet de pensée » avait aveuglé ses facultés ? Mordred scruta de plus près, creusa plus profond, et constata que la réponse était oui. Très commode.

— Quoi qu’il en soit, un peu de protection ne peut pas faire de mal. La prudence est toujours la voie la plus sûre. Comment crois-tu que j’aie survécu à la chute de Farson et à la mort de Gilead ? Je ne voudrais pas que tu entres dans ma tête et que tu me pousses du dernier étage, vois-tu. Mais pourquoi ferais-tu une chose pareille ? Tu as besoin de quelqu’un, de moi, maintenant que ton tas de boulons s’est tu, et que tu n’es qu’un bah-bo qui ne peux pas remettre sa lenge tout seul autour de son cul dégueulasse !