L’étranger — qui n’était pas du tout un étranger — éclata de rire. Mordred restait assis sur sa chaise, à le regarder. Sur la joue de l’enfant s’attardait une zébrure rose, car il avait dormi la joue appuyée contre sa petite main.
Le nouveau venu reprit :
— Je crois que nous pouvons très bien communiquer si je parle et que tu réponds par oui ou par non, ou que tu secoues la tête pour dire non. Tape sur ta chaise, si tu ne comprends pas. Rien de plus simple ! Tu es d’accord ?
Mordred hocha la tête. Le nouveau venu trouvait l’éclat bleu et imperturbable de ses yeux un tantinet dérangeant — très dérangeant, pour tout dire — mais essaya de ne pas le montrer. Il se demanda encore s’il avait bien fait de venir ici, mais il avait suivi la piste de Mia depuis qu’elle s’était fait engrosser, et pour quelle raison, sinon en arriver là ? C’était là un jeu dangereux, certes, mais à présent il n’y avait plus que deux créatures capables de déverrouiller la porte au pied de la Tour, avant que la Tour ne tombe… ce qui arriverait, et bientôt, parce que l’écrivain n’avait plus que quelques jours à vivre dans ce monde, et que les derniers Livres de la Tour — trois derniers livres — restaient à écrire. Dans le dernier effectivement écrit dans ce monde-clé, le ka-tet de Roland avait banni sai Randy Flagg d’un palais de rêves sur une autoroute, un palais qui avait rappelé à Eddie, Susannah et Jake le Château du Grand et Terrible Oz (Oz le Roi Vert, si cela vous sied). En fait, ils avaient bien failli tuer ce bon vieux guignol de Walter o’Dim, et d’aucuns auraient presque pu dire que tout était bien qui finissait bien. Mais au-delà de la page 863 de Magie et Cristal, Stephen King n’avait plus écrit un mot sur Roland et la Tour Sombre, et pour Walter, tout était effectivement bien qui finissait bien. Les habitants de Calla Bryn Sturgis, les enfants crânés, Mia et le bébé de Mia : toutes ces choses dormaient encore à l’état inachevé dans le subconscient de l’écrivain, des créatures sans vie emprisonnées derrière une porte dérobée. Et à présent, Walter jugeait qu’il était trop tard pour les libérer. Même si King avait été diablement rapide, dans sa carrière — un auteur réellement talentueux qui avait viré à l’artiste approximatif et minable (quoique riche), un Algemon Swinburne à court de vers, si cela vous sied —, il ne pouvait aller au-delà des cent premières pages de ce récit dans le temps qui lui restait encore, pas même en écrivant nuit et jour.
Trop tard.
Il y avait eu un choix à faire, comme Walter le savait très bien : il s’était trouvé au Casse Roi Russe, et il l’avait vu dans la boule de cristal que la Vieille Chose Rouge possédait encore (même si aujourd’hui elle devait croupir dans un coin oublié du château). À l’été 1997, King avait clairement imaginé l’histoire des Loups, des jumeaux, et des plats volants appelés Orizas. Mais tout ça lui avait paru un travail trop considérable. Il avait préféré se lancer dans un livre mêlant les histoires en une trame aléatoire, un livre intitulé Cœurs perdus en Atlantide, et même maintenant, dans sa maison du Chemin du Dos de la Tortue (où il n’avait jamais aperçu un seul entrant), l’auteur dilapidait le peu de temps qu’il lui restait en écrivant sur la paix et l’amour au Vietnam. Il est vrai que l’un des personnages de ce qui serait le dernier livre de King aurait son rôle à jouer dans l’histoire de la Tour Sombre telle qu’elle aurait dû être, mais ce bonhomme — un vieux type aux multiples talents — n’aurait jamais l’occasion de prononcer les répliques vraiment importantes. Charmant.
Dans le seul monde qui comptait vraiment, le monde véritable où on ne revenait jamais en arrière et où il n’y avait pas de deuxième chance (je vous dis vrai), on était le 12 juin 1999. Et le temps imparti à l’auteur s’était réduit à une peau de chagrin de moins de deux cents heures.
Walter o’Dim savait qu’il ne disposait pas d’autant pour atteindre la Tour Sombre, parce que le temps (comme le métabolisme de certaines araignées) était plus rapide et plus brûlant de ce côté-ci. Disons cinq jours. Cinq et demi, tout au plus. C’était ce dont il disposait pour atteindre la Tour Sombre, avec dans son gunna le pied marqué et amputé de Mordred Deschain… pour ouvrir la porte tout en bas et gravir ces escaliers remplis de murmures… pour passer devant la cellule du Roi Rouge emprisonné…
S’il pouvait trouver un véhicule… ou la bonne porte…
Était-il trop tard pour devenir le Dieu de Tous ?
Peut-être pas. Quoi qu’il en soit, quel mal y avait-il à essayer ?
Walter o’Dim avait erré longtemps, et sous cent identités différentes, mais la Tour avait toujours été son but ultime. Tout comme Roland, il voulait monter au sommet et voir ce qui y vivait. S’il y avait quelque chose.
Il n’appartenait à aucune coterie, à aucun culte, à aucune obédience et à aucune des factions qui s’étaient fait jour dans ces années de confusion, depuis que la Tour s’était mise à vaciller, bien qu’il en ait porté les sigleus, chaque fois qu’il avait pu en tirer avantage. Ce n’était que récemment qu’il était entré au service du Roi Cramoisi. Et à celui de John Farson, l’Homme de Bien qui avait précipité la chute de Gilead, ce dernier bastion de la civilisation, dans une vague de sang et de tueries. À cette époque, Walter avait largement contribué à ces massacres, vivant une longue vie qui n’était pas tout à fait mortelle. Il avait été témoin de la fin de ce qu’il avait alors pris pour le dernier ka-tet de Roland, à Jéricho Hill. Témoin ? Il péchait là par excès de modestie, par tous les dieux et tous les poissons ! Sous le nom de Rudin Filaro, il avait combattu, le visage peinturluré de bleu, il avait hurlé et mené l’assaut avec le reste de ces barbares puants et il avait tué de ses mains Cuthbert Allgood en personne, d’une flèche dans l’œil. Pourtant, pendant toutes ces années, il n’avait pas quitté la Tour des yeux. C’était peut-être la raison pour laquelle ce maudit Pistolero — tandis que le soleil se couchait sur cette journée de travail, Roland de Gilead avait été le dernier d’entre eux — avait réussi à s’échapper, à demi enfoui dans un tombereau rempli de cadavres, pour ramper de sous les corps massacrés au coucher du soleil, juste avant que l’on n’enflamme le bûcher.
Il avait vu Roland des années plus tôt, à Mejis, et là encore il avait raté de peu sa proie (même s’il rejetait grandement la faute sur Eldred Jonas, avec sa voix tremblante et ses longs cheveux gris, et Jonas avait payé pour ça). Le Roi lui avait dit alors qu’ils n’en avaient pas terminé avec Roland, que le Pistolero serait à l’origine de leur fin et qu’il précipiterait la chute même de ce qu’il essayait de sauver. Walter n’en avait pas cru un mot, jusqu’à ce jour, dans le Désert Mohaine, où il avait découvert que certain pistolero était à ses trousses, un pistolero vieilli par les ans écoulés. Et ce n’est qu’avec la réapparition de Mia, qui venait accomplir une ancienne et solennelle prophétie en donnant naissance au fils du Roi Cramoisi, qu’il ne l’avait réellement cru. Certes, la Vieille Chose Rouge ne lui était plus d’aucune utilité, mais même enfermé dans sa prison et dans sa folie, cet être — cette chose — demeurait dangereux.