Néanmoins, jusqu’à la rencontre avec Roland qui l’avait enfin achevé — qui lui avait offert un destin au-delà de ses espérances, peut-être — Walter o’Dim n’était rien de plus qu’un vagabond rescapé des temps anciens, qu’un mercenaire animé de la vague ambition de pénétrer dans la Tour avant qu’elle ne soit mise à terre. N’était-ce pas ce qui, au départ, l’avait amené au Roi Cramoisi ? Si. Et ce n’était pas sa faute, si ce grand dieu-araignée avait perdu l’esprit.
Peu importait. Voilà qu’il avait trouvé son fils, marqué à l’identique au talon — Walter voyait la marque, en cet instant même — et tout s’équilibrait. Bien sûr, il lui faudrait faire preuve de prudence. Cette chose assise sur sa chaise avait beau paraître sans défense, avait beau même se croire sans défense, il ne fallait pas la sous-estimer, sous le simple prétexte qu’elle avait l’apparence d’un bébé.
Walter glissa le pistolet dans sa poche (pour l’instant ; seulement pour l’instant) et tendit ses mains vides, tournées vers le haut. Puis il serra un poing et le porta à son front. Lentement, sans quitter une seconde Mordred des yeux, par crainte qu’il se transforme à nouveau (Walter avait déjà assisté à la métamorphose, et avait vu ce qu’il était advenu de la mère de cette petite bête), le nouveau venu mit un genou en terre.
— Aïle, Mordred Deschain, fils de Roland de Gilead-qui-fut et du Roi Cramoisi dont le nom était jadis prononcé du Monde Ultime jusqu’à l’Hors-Monde. Aïle, toi fils de deux pères, tous deux descendants d’Arthur l’Aîné, premier roi à avoir régné après que le prim se fut retiré, et Gardien de la Tour Sombre.
Tout d’abord, il ne se passa rien. Dans le Centre de Contrôle, seuls pesaient le silence et les relents entêtants des circuits grillés de Nigel.
Puis le bébé tendit ses poings potelés, les ouvrit, et leva les mains : Lève-toi, serf, et viens à moi.
— Il vaut mieux que tu évites de « penser fort », quoi qu’il en soit, dit le nouveau venu, en s’approchant. Ils savaient que tu étais ici, et Roland est un sacré rusé ; il est gâche-delah, on peut le dire. Autrefois il m’a rattrapé, tu sais, et j’ai bien cru que j’étais perdu. Vraiment, je l’ai cru.
L’homme qui se faisait parfois appeler Flagg (à un autre niveau de la Tour, il avait conduit un monde entier à la destruction, sous ce nom) avait sorti de son gunna des crackers et du beurre de cacahuètes. Il avait demandé l’autorisation de son nouveau dinh et le bébé (bien qu’affamé lui-même) avait hoché royalement la tête. À présent, Walter était assis en tailleur sur le sol, à manger rapidement, à l’abri de son bonnet de pensée, inconscient de cet intrus qui s’était glissé en lui et qui pillait tout ce qu’il savait. Il n’avait rien à craindre, tant que le pillage n’était pas achevé, mais après ça…
Mordred brandit une petite main rondelette et esquissa gracieusement dans l’air un point d’interrogation.
— Comment je me suis enfui ? demanda Walter. Eh bien, j’ai fait ce que tout véritable cozeur aurait fait en pareilles circonstances — je lui ai dit la vérité ! Je lui ai montré la Tour, du moins plusieurs niveaux de la Tour. Ce qui l’a abasourdi, purement et simplement, et tant qu’il était ainsi ouvert, j’ai prélevé une page de son propre livre et je l’ai hypnotisé. Nous nous sommes retrouvés dans une de ces fistules du temps qui tournoient parfois autour de la Tour, et le monde changeait tout autour de nous, tandis que nous palabrions dans ce lieu d’ossements, si fait ! J’ai apporté d’autres ossements — des ossements humains — et pendant qu’il dormait je les ai habillés de ce qu’il restait de mes propres vêtements. J’aurais pu le tuer, alors, mais que serait-il advenu de la Tour, si je l’avais fait, hein ? Et de toi, pendant qu’on y est ? Jamais tu ne serais venu au monde. Il est juste de dire, Mordred, qu’en laissant Roland en vie et en lui permettant de tirer ses trois cartes, je t’ai sauvé la vie, et ce avant que cette vie soit même conçue, voilà ce que j’ai fait. Ensuite je me suis enfui jusqu’au rivage — j’avais bien besoin de vacances, hé ! Quand Roland y est arrivé à son tour, il est parti dans une direction, vers les trois portes. Je suis parti dans l’autre, Mordred, mon cher, et me voici !
Il éclata de rire, faisant voler les miettes de crackers sur son menton et sa chemise. Mordred sourit, mais intérieurement il était révolté. C’est avec ça qu’il était supposé faire équipe ? Avec ça ? Ce gobeur de crackers crachant ses miettes, trop imbu de ses propres exploits passés pour sentir dans quel danger il se trouvait, ou mesurer combien ses défenses étaient entamées ? Par tous les dieux, il méritait de mourir ! Mais avant d’y veiller, Mordred avait besoin de deux autres choses. La première était de savoir où étaient partis Roland et ses amis. La seconde était de se nourrir. Et ce crétin lui serait utile pour les deux. Et qu’est-ce qui allait lui faciliter le travail ? Eh bien, le fait que Walter se faisait trop vieux — vieux et d’une assurance infecte — et trop vaniteux pour s’en rendre même compte.
— Tu te demandes sans doute pourquoi je suis ici, et non pas en train de mener les affaires de ton père, n’est-ce pas ? fit Walter.
Ce n’était pas le cas, mais Mordred n’en hocha pas moins la tête. Son estomac gargouillait furieusement.
— En réalité, c’est ce que je fais en ce moment, dit Walter en esquissant son sourire charmeur (quelque peu gâché par le beurre de cacahuètes sur ses dents).
Il avait dû savoir, autrefois, que toute affirmation qui commence par « en réalité » est presque toujours un mensonge. Plus maintenant. Il était trop vieux pour le savoir. Trop vaniteux pour le savoir. Trop stupide pour se le rappeler. Mais il n’en demeurait pas moins prudent. Il sentait la force de cet enfant. Dans sa tête ? En train de fourrager dans sa tête ? Certainement pas. Cette chose enfermée dans ce corps de bébé était puissante, mais sûrement pas aussi puissante.
Walter se pencha en avant d’un air sérieux, en serrant les genoux.
— Ton Père Rouge est… indisposé. C’est la conséquence du fait d’avoir vécu si longtemps si près de la Tour, et d’y avoir pensé si fort, je n’en doute pas. Il dépend de toi d’achever ce qu’il a commencé. Et je suis venu t’aider dans cette tâche.
Mordred opina du chef, comme s’il était content. Il était content. Mais ah ! Il avait tellement faim, aussi.
— Tu as pu te demander comment je t’ai rejoint, dans cette chambre censément « sécurisée », ajouta Walter. En réalité, j’ai contribué à bâtir cet endroit, il y a bien bien long, comme dirait Roland.
Encore cette expression, aussi explicite qu’un clin d’œil.
Il avait placé l’arme dans la poche gauche de sa parka. Maintenant, de la droite, il extirpa un gadget de la taille d’un paquet de cigarettes, en sortit une antenne argentée, et appuya sur un bouton. Un pan de carreaux gris glissa en silence, révélant une volée de marches. Mordred hocha la tête. Walter — ou Randall Flagg, si c’est ainsi qu’il se faisait généralement appeler — était bien apparu du sol. Une ruse géniale, mais il avait autrefois été le magicien de cour de Steven, le père de Roland, n’est-ce pas ? Sous le nom de Marten. L’homme aux multiples visages et aux multiples ruses, voilà ce qu’était Walter o’Dim, mais pas aussi malin qu’il le croyait, loin de là. Car Mordred possédait à présent la chose ultime qu’il cherchait, à savoir le moyen par lequel Roland et ses amis étaient sortis d’ici. Plus besoin d’aller le déterrer dans l’esprit de Walter, finalement. Tout ce qu’il avait à faire, c’est suivre la piste de cet imbécile.