Mais avant ça, cependant…
Le sourire de Walter s’était quelque peu estompé.
— Vous avez dit quelque chose, Sire ? Car il m’a semblé entendre le son de votre voix, dans un coin de ma tête.
Le bébé secoua la tête. Et qui a l’air plus sincère qu’un bébé ? Son visage ne reflète-t-il pas l’essence même de la candeur et de l’innocence ?
— Je veux bien t’emmener avec moi et les prendre en chasse, si tu veux m’accompagner, reprit Walter. Quelle équipe nous ferions ! Ils sont partis pour le devar-toi de Tonnefoudre, relâcher les Briseurs. J’ai déjà promis de retrouver ton père — ton père Blanc — et son ka-tet, s’ils osaient s’aventurer plus loin, et j’ai bien l’intention de tenir cette promesse. Car, entends-moi bien, Mordred, le Pistolero Roland Deschain m’a fait face à chaque tournant, et je n’en supporterai pas plus. Pas une seconde de plus ! Tu m’entends ?
De rage, sa voix était montée d’un cran.
Mordred hocha la tête d’un air innocent, écarquillant ses jolis yeux de bébé en une expression mimant la peur, la fascination, peut-être les deux. Et Walter o’Dim semblait s’enorgueillir de ce regard et la seule question, à présent, c’était quand le prendre — maintenant ou plus tard ? Mordred avait très faim, mais il se dit qu’il essaierait de tenir encore un petit moment. Observer cet imbécile, le regarder sceller les dernières secondes de sa destinée avec une telle sincérité avait quelque chose de fascinant.
Une fois encore, Mordred dessina un point d’interrogation dans l’air.
Le dernier vestige de sourire disparut des lèvres de Walter.
— Ce que je veux vraiment ? C’est ce que tu demandes ?
Mordred fit oui de la tête.
— Ça n’a rien à voir avec la Tour Sombre, si tu veux tout savoir. C’est Roland qui occupe mes pensées et mon cœur. Je veux le voir mort.
Walter s’exprimait sur un ton irrévocable, sans sourire.
— Pour ces lieues poussiéreuses sur lesquelles il m’a pourchassé ; pour les ennuis qu’il m’a causés ; et pour le Roi Rouge, aussi — le véritable Roi, tu intuites. Pour son orgueil, à refuser d’abandonner sa quête, peu importent les obstacles placés sur son chemin. Et surtout, pour la mort de sa mère, que j’ai aimée jadis — puis, à mi-voix — : ou que j’ai convoitée, du moins. Quoi qu’il en soit, c’est lui qui l’a tuée. Mais peu importe quel rôle Rhéa du Côos et moi avons joué, c’est le garçon lui-même qui a mis fin à sa vie, avec ses damnés pistolets, sa tête lente et ses mains rapides.
Pour ce qui est de la fin de l’univers… je suggère qu’on la laisse venir, par la glace, par le feu ou par les ténèbres. Qu’est-ce que l’univers a fait pour moi, pour que je regrette sa disparition ? Tout ce que je sais, c’est que Roland de Gilead a déjà vécu trop longtemps et que je veux voir ce fils de pute six pieds sous terre. Et ceux qu’il a tirés comme compagnons aussi.
Pour la troisième et dernière fois, Mordred dessina un point d’interrogation suspendu.
— Il n’y a qu’une seule porte en état de marche, entre ici et le devar-toi, jeune maître. C’est celle que les Loups utilisent… ou utilisaient. Je pense qu’ils ont fait leur dernière excursion, néanmoins, voilà ce que je pense. Roland et ses amis en ont réchappé, mais ce n’est pas grave, ils auront tout ce qu’il faut pour les occuper, là où ils débarqueront — ils trouveront sans doute l’accueil un peu… chaleureux ! Peut-être même qu’on pourra prendre soin d’eux, quand ils auront à s’inquiéter des Briseurs, de ce qu’il reste des Enfants de Roderick et des véritables Gardes du Guet. Ça te plairait ?
Le nourrisson fit oui de la tête, sans l’ombre d’une hésitation. Il porta alors les doigts à sa bouche et se mit à les mâchouiller.
— Oui, fit Walter, dégainant de nouveau son sourire éclatant. Tu as faim, bien sûr. Mais mon petit doigt me dit qu’on peut trouver mieux que des rats et des bafou-bafouilleux à peine sevrés, en guise de dîner. N’est-ce pas ?
Mordred acquiesça de nouveau. Son petit doigt lui disait la même chose.
— Veux-tu que je joue le gentil pa et que je te porte ? demanda Walter. Comme ça tu n’auras pas à te retransformer en araignée. Beurk ! Pas facile d’aimer cette apparence-là… ni même de la tolérer, pour tout dire.
Mordred tendait déjà les bras.
— Tu ne vas pas me chier dessus, n’est-ce pas ? demanda Walter d’un air détaché, s’arrêtant à quelques pas de l’enfant.
Il glissa la main dans sa poche, et Mordred se rendit compte avec une pointe d’angoisse que ce salaud de fourbe lui cachait quelque chose, depuis le début : il avait compris que son soi-disant « bonnet de pensée » était inefficace. Donc, il projetait de se servir de son arme, finalement.
Le fait est que Mordred accordait bien trop de crédit à Walter o’Dim, mais n’est-ce pas là un trait commun à la jeunesse, peut-être même un moyen de survie ? Pour un goujat ouvrant des yeux écarquillés sur ce monde, les ruses grossières du plus gauche des prestidigitateurs prenaient des airs de miracles. Walter ne comprit pas pleinement ce qui se passait avant que la partie soit bien engagée, mais c’était un survivant rusé comme un renard, je dis vrai, et lorsqu’il comprit, il comprit tout d’un seul coup.
Prenez cette expression, l’éléphant au milieu du salon, qu’on utilise pour décrire la vie avec un toxicomane, un alcoolique ou un auteur de sévices. Les gens qui n’ont pas connu ce genre de relations vous demanderont parfois : « Comment avez-vous pu laisser cette situation durer pendant toutes ces années ? Vous ne voyiez donc pas l’éléphant au milieu du salon ? » Et il est tellement difficile, pour quelqu’un qui baigne dans un environnement normal, de comprendre la réponse qui se rapproche le plus de la vérité : « Désolé, mais il était déjà là quand j’ai emménagé. Je ne savais pas qu’il s’agissait d’un éléphant, j’ai cru que ça faisait partie des meubles. » Et il y a le moment (hein-hein) où certains — les plus chanceux — ouvrent les yeux et où la différence leur saute subitement aux yeux. Et ce moment était venu, pour Walter. Venu trop tard, mais pas de grand-chose.
Tu ne vas pas me chier dessus, n’est-ce pas ? telle fut sa question. Mais entre les mots chier et dessus, il comprit soudain qu’un intrus s’était introduit chez lui… et qu’il était là depuis le début. Et ce n’était pas un bébé, mais un adolescent, un grand échalas qui penchait la tête, le visage marqué par l’acné, et des yeux trahissant une curiosité morne. C’était sans doute la vision la meilleure et la plus fidèle que Walter pouvait livrer de Mordred Deschain tel qu’il se montrait à cet instant : un jeune délinquant entré par effraction, et qui s’était sans doute shooté avec un truc en bombe.
Et il était là depuis le début ! Bon Dieu, comment avait-il pu passer à côté ? Ce voyou ne se cachait même pas ! Il se trouvait là ouvertement, debout, appuyé contre le mur, la gueule béante et prenant tout.
Ses projets d’emmener Mordred avec lui — de l’utiliser pour mettre fin à la vie de Roland (si les gardes du devar-toi ne s’en chargeaient pas avant, évidemment), puis de tuer ce petit bâtard et de prélever son précieux pied gauche — s’écroulèrent instantanément. La seconde d’après, un nouveau plan se fit jour, la simplicité incarnée. Je ne dois pas lui laisser voir que je sais. Un coup, c’est tout ce que je peux m’offrir, et encore, c’est seulement parce que je dois prendre le risque. Puis je m’enfuis. S’il est mort, tant mieux. Sinon, il finira bien par mourir de faim…