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Et c’est alors que Walter se rendit compte que sa main n’avait pas bougé. Quatre de ses doigts ceignaient la crosse de son arme dans la poche de sa veste, mais ils s’étaient immobilisés. L’un d’eux tout près de la détente, mais il était dans l’incapacité de le bouger. Comme si on l’avait coulé dans le béton. Et à présent, Walter voyait clairement pour la première fois le filament scintillant. Il surgit de la bouche rose et édentée du bébé assis sur sa chaise, traversa la pièce en miroitant au milieu des lumières, puis l’encercla lui à hauteur de la poitrine, lui collant les bras au corps. Il concevait bien que ce filament n’était pas réellement là… pourtant, en quelque sorte, si.

Il ne pouvait plus bouger.

4

Mordred ne vit pas le filament scintillant, peut-être parce qu’il n’avait pas lu Watership Down. Il avait pourtant eu l’occasion d’explorer l’esprit de Susannah, et ce qu’il voyait en ce moment même ressemblait étrangement au Dogan de Susannah. Sauf qu’au lieu d’interrupteurs portant les mentions P’TIT GARS ou TEMP. ÉMOTIONNELLE, il vit ceux qui contrôlaient les déplacements de Walter (qu’il plaça immédiatement sur 0), ainsi que ses réflexions et ses motivations. Il s’agissait sans nul doute d’une configuration plus complexe que celle dans la tête du bébé bafouilleux — il n’avait trouvé là que quelques nodules simples, comme des nœuds plats — mais rien de trop difficile à manipuler.

Le seul problème, c’est qu’il n’était qu’un bébé.

Un foutu bébé coincé sur une chaise.

Et s’il voulait vraiment transformer cette boucherie sur pattes en assiette anglaise, il lui fallait faire vite.

5

Walter o’Dim n’était pas trop vieux pour se montrer encore crédule, il le comprenait à présent — il avait sous-estimé ce petit monstre, il s’était trop fié à ses apparences, négligeant ce qu’il savait de cette créature — mais du moins pouvait-il éviter cet écueil de la jeunesse : la panique totale.

S’il a l’intention de faire quoi que ce soit à part rester assis sur cette chaise à me regarder, il va falloir qu’il se transforme. Et alors il aura moins prise sur moi. Ce sera mon unique chance. Ça n’est pas grand-chose, mais c’est tout ce qu’il me reste.

À cet instant précis il aperçut une lumière rouge éclatante, balayant la peau du bébé des orteils jusqu’au sommet du crâne. Dans son sillage, le corps rose et rebondi du bah-bo se mit à s’assombrir et à gonfler, les pattes d’araignée jaillirent de ses flancs. Au même moment, le filament scintillant qui sortait de la bouche du nourrisson disparut et Walter sentit la sangle qui l’étouffait se desserrer.

Pas le temps de prendre même le risque d’un seul coup de feu, plus maintenant. Cours… fuis cette chose. C’est tout ce que tu peux faire. Tu n’aurais jamais dû venir ici. Tu as laissé ta haine du Pistolero t’aveugler, mais peut-être qu’il n’est pas trop ta…

Alors que ses pensées fusaient à travers son esprit, il se tourna vers la trappe et il s’apprêtait à poser le pied sur la première marche, lorsque le filament scintillant réapparut. Cette fois-ci, il ne lui enserra pas la poitrine, mais immédiatement la gorge, comme un garrot.

Haletant et crachant, les yeux saillant de leurs orbites, Walter fit volte-face en chancelant. Autour de son cou, la boucle se resserra insensiblement. Et il sentit comme une main invisible lui balayer le front et faire basculer sa capuche en arrière. Il s’était toujours habillé de la sorte, autant que possible ; dans certaines provinces du sud de Garlan, on le connaissait sous l’identité de Walter Hodji, le dernier mot signifiant à la fois dim et capuche. Mais cette tenue-ci (empruntée dans une demeure déserte de French Landing, dans le Wisconsin) ne lui avait vraiment pas porté bonheur, pas vrai ?

Peut-être que me voici finalement arrivé à la clairière au bout du sentier, se dit-il en voyant l’araignée lui fondre dessus, avec ses sept pattes, cette chose vivante et bouffie (plus vivante que le bébé, si fait, et au moins quatre mille fois plus laide) avec cette excroissance monstrueuse sur le dos, cette tête humaine qui scrutait le monde, depuis son promontoire poilu. Sur le ventre, Walter aperçut la marque rouge qui se trouvait sur le talon du bébé. Elle avait pris une forme de sablier, comme celle que porte la veuve noire femelle, et il comprit que c’était cette marque-là qu’il recherchait ; tuer le bébé et l’amputer de son pied n’auraient sans doute servi à rien. Apparemment, il s’était trompé sur toute la ligne.

L’araignée bascula sur ses quatre pattes arrière. Les trois de devant se mirent à tripoter le jean de Walter, dans un bruit de déchirure lent et épouvantable. Les yeux saillants de la chose se fixèrent sur lui, avec cette curiosité de l’intrus, qu’il s’était déjà imaginée avec une précision douloureuse.

Oh oui, j’ai bien peur que ce soit la clairière au bout du sentier, pour toi.

Cette voix gigantesque dans sa tête. Qui lui fracassait le crâne, comme à l’intérieur d’un haut-parleur.

Mais tu me réservais le même sort, pas vrai ?

Non ! Du moins pas tout de suite…

Mais c’est ce que tu voulais ! « Ce n’est pas à un baratineur qu’on apprend à dire des conneries », comme dirait Susannah. Alors voici que je fais une petite faveur à celui que tu appelles mon Père Blanc. Tu n’étais peut-être pas son plus grand ennemi, Walter Padick (comme on t’appelait lorsque tu parus, il y a bien bien long), mais tu étais le plus ancien, je te l’accorde. Et aujourd’hui je t’écarte de son chemin.

Walter n’avait pas mesuré qu’il s’accrochait encore à une lueur d’espoir, il ne l’avait pas mesuré avec cette chose ignoble en face de lui, dressée sur ses pattes arrière, et qui le contemplait avec des yeux mornes et affamés et les babines luisantes de salive, il ne l’avait pas mesuré jusqu’au moment où il entendit, pour la première fois depuis un millier d’années, le nom d’un garçon originaire d’une ferme de Delain : Walter Padick. Walter, fils de Sam le Meunier, de la Baronnie de Grand-Est. Celui qui s’était enfui à treize ans, qui s’était fait violer par-derrière par un autre vagabond un an plus tard et avait pourtant résisté à la tentation de rentrer chez lui en rampant. Au lieu de quoi il avait changé de décor, et poursuivi sa destinée.

Walter Padick.

Au son de cette voix, cet homme qui s’était parfois fait appeler Marten, Richard Fannin, Rudin Filaro, et Randall Flagg (entre autres très nombreuses identités) abandonna tout espoir, sauf celui de bien mourir.

J’ai faim, Mordred lô faim,scanda la voix implacable à l’intérieur de la tête de Walter, une voix qui venait à lui par le biais du filament scintillant de la volonté du petit roi. Mais je veux manger comme il faut, en commençant par les amuse-gueule. Tes yeux, je pense. Donne-les-moi.