Walter se débattit vigoureusement, mais sans grand succès. Le filament était trop puissant. Il se vit lever les mains et les agiter devant son visage. Il vit ses doigts s’arrondir en forme de crochets. Ils relevèrent ses paupières comme des stores, puis vidèrent les orbites, en pénétrant par le dessus. Il entendit très distinctement le bruit que produisirent ses propres doigts en arrachant les tendons qui permettaient à ses yeux de bouger, et les nerfs optiques qui relayaient tous ces messages fabuleux. Le son qui marqua la fin de sa vision fut sourd et mouillé. Des éclairs rouge vif de lumière envahirent tout son crâne, puis les ténèbres s’engouffrèrent pour l’éternité. Dans le cas de Walter, l’éternité serait de courte durée, mais si l’on peut dire que la durée est une notion subjective (et la plupart d’entre nous le savent bien), alors elle fut bien trop longue.
Donne-les-moi, je dis ! Fini de tergiverser ! J’ai faim !
Walter o’Dim — maintenant Walter o’Ténèbres — retourna les mains et lâcha ses yeux. Ils entraînèrent des filaments sanguinolents, prenant des apparences de têtards. D’une pichenette, l’araignée en fit sauter un en l’air. L’autre alla rebondir sur le sol, où une pince étonnamment agile à l’extrémité d’une patte le ramassa et le fourra dans la gueule de l’animal. Mordred le goba comme un grain de raisin, mais sans l’avaler ; il préféra laisser le jus délicieux dégouliner dans sa gorge. Charmant.
Maintenant, la langue, s’il te plaît.
Walter enveloppa une main obéissante autour de sa langue et tira, mais ne réussit qu’à la détacher partiellement. L’extrémité était trop glissante. Il en aurait pleuré, de torture et de frustration, si les orbites sanglantes vidées de ses yeux avaient pu produire des larmes.
Il s’y reprit une deuxième fois, mais l’araignée était trop impatiente pour attendre.
Penche-toi ! Tire la langue comme si tu allais lécher le con de ta chérie. Dépêche-toi, au nom de ton père ! Mordred a faim !
Walter, encore trop conscient de ce qui lui arrivait, se débattait contre cette horreur si vive avec aussi peu de succès que contre la précédente. Il se pencha en avant, les mains appuyées sur les cuisses et la langue en sang pendant de guingois entre ses lèvres, s’agitant avec lassitude, tandis que les muscles au fond de sa bouche, baignant dans leur hémorragie, tentaient vainement de la tenir accrochée. Une fois encore, Walter entendit le bruit de déchirure, alors que les pattes avant de Mordred grattaient son jean. La gueule poilue de l’araignée se referma autour de la langue de Walter, se mit à la sucer comme une friandise pendant une ou deux secondes d’extase, puis l’arracha d’un seul coup de tête. Walter — réduit à la cécité et au mutisme — n’émit qu’un unique hurlement de douleur et bascula, tenant son visage déformé entre ses mains, se balançant d’avant en arrière sur les carreaux.
Mordred mordit la langue dans sa bouche. Elle éclata dans une gerbe de sang voluptueuse qui balaya momentanément toute velléité de pensée. Walter avait roulé sur le côté et cherchait la trappe à tâtons, obéissant à cette petite voix à l’intérieur qui lui disait de tenir bon, d’essayer d’échapper au monstre qui le dévorait vivant.
Une fois le goût du sang dans sa bouche, Mordred perdit tout intérêt pour les préliminaires. Il se trouvait réduit à son expression la plus instinctive, l’appétit. Il bondit sur Randall Flagg, Walter o’Dim, Walter Padick-qui-fut. Il y eut encore des cris, mais rien que quelques-uns. Et c’est ainsi que disparut le vieil ennemi de Roland.
Cet homme qui avait été quasi immortel (expression au moins aussi stupide que « des plus uniques ») fit un repas légendaire. Après avoir bâfré de la sorte, le premier réflexe de Mordred — un réflexe puissant mais pas insurmontable — fut de vomir. Il le maîtrisa, comme il maîtrisa son réflexe suivant, encore plus fort : reprendre sa forme de bébé et dormir.
S’il devait trouver la porte dont avait parlé Walter, le meilleur moment pour le faire, c’était maintenant, et sous une forme corporelle qui lui permettrait d’avancer à bonne allure : celle de l’araignée. Aussi passa-t-il à côté du cadavre desséché sans un regard, pour ficher le camp par la trappe, descendre les escaliers et débouler dans le couloir en dessous. Le passage sentait fortement l’alcali et semblait avoir été creusé dans le lit rocailleux du désert.
Toutes les connaissances de Walter — au moins quinze siècles de savoir — mugissaient furieusement dans son cerveau.
La piste de l’homme sombre aboutissait à une cage d’ascenseur. Lorsque Mordred appuya de sa pince hérissée de poils sur le bouton montée, rien ne se produisit, hormis un bourdonnement fatigué beaucoup plus haut, et une odeur de cuir brûlé derrière le panneau. Aussi l’araignée se mit-elle à escalader le mur intérieur de la cabine, fit sauter la trappe d’entretien de sa patte élancée et se glissa à travers. Il dut forcer un peu et n’en fut pas particulièrement surpris : il avait sensiblement grossi.
Il se hissa le long du câble
(La petite bête qui monte qui monte)
et déboucha sur la porte par laquelle ses sens lui dirent que Walter était entré dans l’ascenseur, puis lui avait fait faire son dernier service. Vingt minutes plus tard (et toujours tout grisé par ce sang merveilleux : on aurait dit qu’il y en avait des hectolitres) il atteignit un point où la piste de Walter se divisait en deux. Ce qui aurait dû le rendre perplexe, car par bien des aspects il n’était encore qu’un enfant, mais c’est alors que l’odeur des autres se joignit à celle de Walter. Mordred choisit cette voie, suivant désormais Roland et son ka-tet plutôt que le magicien. Walter avait dû les suivre pendant un moment, puis faire demi-tour pour trouver Mordred. Et son destin.
Vingt minutes plus tard, ce petit galopin se retrouva devant une porte estampillée non pas d’un mot mais d’un sigleu qu’il déchiffra sans peine :
La seule question était de savoir s’il fallait l’ouvrir maintenant, ou attendre. Son impatience puérile hurlait en faveur de la première option, sa prudence croissante plaidait pour la seconde. Il venait de faire un bon repas et n’avait pas besoin de plus de nourriture, tout particulièrement s’il reprenait sa forme d’hume pour un temps. De plus, Roland et ses amis se trouvaient peut-être encore de l’autre côté de cette porte. Et si c’était le cas, et qu’ils dégainaient en l’apercevant ? Ils étaient diablement rapides, et les balles pouvaient le tuer.
Il pouvait attendre. Il ne ressentait aucun besoin urgent, au-delà de ce caprice de gosse qui veut tout et tout de suite. Et il n’était certes pas animé de la même haine vivace que Walter. Ses sentiments à lui étaient bien plus complexes, teintés de tristesse et de solitude et — oui, mieux valait l’admettre — d’amour. Mordred constata qu’il avait envie de savourer cette mélancolie pendant un moment. Il y aurait de la nourriture à profusion, de l’autre côté de la porte, il en était certain, et il pourrait manger. Et grandir. Et observer. Il observerait son père, et sa sœur-mère, et ses ka-frères, Eddie et Jake. Il les regarderait établir leur campement pour la nuit, allumer leur feu, s’installer en cercle autour. Il observerait depuis cet endroit, l’extérieur. Peut-être le sentiraient-ils et jetteraient-ils des regards troublés dans l’obscurité, se demandant ce qui s’y cachait.