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La porte qu’ils cherchaient se situait à gauche des alcôves de rechargement. Ils reconnurent tous le sigleu avec le nuage et l’éclair, le même que celui du mot laissé par « R.F. » au dos d’une page du Zonzon Quotidien d’Oz, mais cette porte était très différente de celles qu’ils avaient rencontrées jusqu’ici. Mis à part le sigleu, elle était entièrement utilitaire. Sous la couche de peinture verte, on voyait qu’elle était en acier, non pas en bois de fer ou en bois fantôme, plus lourd. Elle était encastrée dans un montant gris, en acier lui aussi, doté de part et d’autre de raccordements électriques isolés, épais comme une cuisse. Ils couraient vraisemblablement dans l’un des murs. De derrière ce mur montait un grondement sourd qu’Eddie crut reconnaître.

— Roland, dit-il à voix basse. Tu te rappelles le Portail du Rayon auquel on est arrivés, presque au début de notre voyage ? Avant même que Jake rejoigne notre joyeuse bande ?

Roland acquiesça.

— Quand on a abattu les petits Gardiens. L’escorte de Shardik. Ceux qui avaient survécu.

Eddie confirma d’un signe de tête.

— J’ai posé l’oreille contre cette porte, pour écouter. Et j’ai pensé : « Tout est silence dans les corridors de la mort. Ce sont les corridors de la mort, où les araignées tissent leur toile et où les grands circuits se taisent, l’un après l’autre. »

Il l’avait récité à voix haute, mais Roland ne fut pas surpris qu’Eddie ne se le rappelle pas. Il avait été hypnotisé, ou presque.

— À l’époque, on était à l’extérieur, poursuivit Eddie. Mais plus maintenant. Maintenant on est à l’intérieur.

Il désigna la porte ouvrant sur Tonnefoudre, puis du doigt retraça le parcours des gros câbles.

— Le système qui alimente ce truc-là ne m’a pas l’air bien en point. Si on doit s’en servir, je suggère qu’on le fasse tout de suite. La porte pourrait se refermer pour de bon à n’importe quel moment, et qu’est-ce qu’on fera ?

— Il faudra appeler Nouvelles Frontières, fit Susannah d’un air rêveur.

— Je ne crois pas, non. On se retrouvera cuits… comment tu dis, Roland ?

— Cuits comme un cochon dans le four à houblon. « Ce sont les chambres de la ruine. » Tu as dit ça, aussi. Tu t’en souviens ?

— Je l’ai dit ? À voix haute ?

— Si fait, dit le Pistolero en les menant à la porte.

Il tendit le bras, toucha le bouton, puis retira la main.

— C’est chaud ? demanda Jake.

Roland secoua la tête.

— Électrifié ? suggéra Susannah.

Le Pistolero secoua de nouveau la tête.

— Alors vas-y, tente le coup, lança Eddie. Allons guincher un coup.

Ils s’agglutinèrent derrière Roland. Eddie avait de nouveau hissé Susannah sur sa hanche et Jake avait pris Ote dans ses bras. Son éternel sourire aux lèvres, le bafouilleux haletait. Ses yeux cerclés d’or scintillaient comme de l’onyx poli.

— Et qu’est-ce qu’on fait…

Si elle est verrouillée, avait l’intention d’ajouter Jake, mais avant qu’il en ait eu le temps, Roland saisit le bouton de la main droite (il tenait son pistolet dans la gauche) et tira, ouvrant la porte. Derrière le mur, les machines passèrent à la vitesse supérieure, dans un grondement presque désespéré. Jake crut renifler une odeur de brûlé. Il était en train de se dire qu’il se faisait sans doute des idées, quand certains des ventilateurs suspendus au-dessus d’eux se mirent à tourner. Ils étaient aussi bruyants que des bombardiers sur la piste de décollage, dans un film sur la Seconde Guerre mondiale, et les cinq compagnons sursautèrent. Susannah porta même la main à sa tête, comme pour se protéger d’une éventuelle chute d’objets.

— Allons, fit sèchement Roland. Dépêchons.

Il franchit la porte sans un regard en arrière. Pendant la seconde où il se trouvait entre les deux côtés, il eut l’air brisé en deux morceaux. Derrière le Pistolero, Jake aperçut une vaste pièce lugubre, bien plus spacieuse encore que l’aire de ravitaillement. Et des raies argentées qui s’entrecroisaient, comme des rayons de lumière vive.

— Allez, Jake, dit Susannah. À ton tour.

Jake inspira profondément et franchit le pas. Il ne ressentit pas de turbulence, comme celle qu’il avait éprouvée dans la Grotte des Voix. Pas de carillon non plus. Il ne partit pas vaadasch, pas même une seconde. Au lieu de quoi il eut la sensation monstrueuse qu’on le retournait littéralement, et il fut pris d’assaut par la nausée la plus violente qu’il ait connue de sa vie. Il bascula en avant, et ses genoux se dérobèrent sous lui. La seconde d’après il était par terre. Ote fut éjecté de ses bras. Jake s’en rendit à peine compte. Il fut pris de haut-le-cœur. À quatre pattes à côté de lui, Roland était dans le même état. Près d’eux monta le teuf-teuf d’un moteur et le ding-ding-ding insistant d’une cloche, et une voix dans un haut-parleur.

Jake tourna la tête, s’apprêtant à dire à Roland qu’il comprenait maintenant pourquoi on envoyait des robots par cette foutue porte, mais il dut d’abord vomir. Les restes de son dernier repas vinrent décorer le ciment craquelé d’un amas fumant.

Il entendit Susannah hurler :

— Non ! Non ! d’une voix affolée. Repose-moi ! Eddie, repose-moi, je t’en prie, avant que je…

Elle fut interrompue par des jappements violents. Eddie réussit à la poser sur le sol en béton avant de se retourner pour se joindre au Chœur des Dégueulis.

Ote tomba sur le côté, toussa d’une voix rauque, puis se remit sur pattes. Il avait l’air assommé et désorienté… ou peut-être Jake projetait-il seulement sur le bafouilleux ce qu’il ressentait lui-même.

La nausée commençait quelque peu à s’estomper quand il perçut l’écho de bruits de pas. Trois hommes accouraient vers eux, vêtus de jeans, de chemises en batiste bleues et de drôles de chaussures faites maison. En tête venait un homme âgé avec une tignasse blanche échevelée. Tous trois tendaient les mains en l’air.

— Pistoleros ! s’écria l’homme à cheveux blancs. Vous êtes des pistoleros ? Si oui, ne tirez pas ! Nous sommes de votre côté !

Roland, qui n’avait pas l’air en état de tirer sur qui que ce soit (encore que, je ne parierais pas là-dessus, se dit Jake), essaya de se relever, y parvint presque, puis dut remettre un genou en terre pendant qu’un nouveau haut-le-cœur le secouait. L’homme à cheveux blancs le saisit par le poignet et le hissa debout sans cérémonie.

— Ces nausées sont atroces, reconnut le vieillard, je suis bien placé pour le savoir. Heureusement, ça passe rapidement. Il faut que vous veniez avec nous, tout de suite. Je sais que vous n’en avez pas franchement envie, mais vous voyez, il y a une alarme dans le bureau du ki’-dam, et…

Il s’interrompit net. Ses yeux, presque aussi bleus que ceux de Roland, s’écarquillèrent. Même dans la pénombre, Jake vit le visage du vieil homme devenir blanc comme un linge. Ses amis l’avaient rejoint, mais il ne parut pas le remarquer. C’était Jake Chambers qu’il dévisageait ainsi.

— Bobby ? fit-il à voix tellement basse que c’était ; peine un murmure. Mon Dieu, tu es bien Bobby Garfield ?