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Ted lui adressa un regard réprobateur, puis se tourna de nouveau vers le ka-tet de Roland.

— Il ne sera peut-être pas nécessaire d’en arriver là. Mais si c’est le cas…

Il se leva brusquement et saisit le bras de Roland.

— Sommes-nous des cannibales ? demanda-t-il d’une voix coupante, presque stridente. Avons-nous mangé ces enfants que les Capes Vertes ramènent des Terres Frontalières ?

Roland demeura silencieux. Ted se tourna vers Eddie.

— Je veux savoir.

Eddie ne répondit pas, lui non plus.

— Madame-sai ? tenta Ted, en s’adressant à la femme en appui sur la hanche du jeune homme. Nous sommes disposés à vous aider. Ne m’aiderez-vous donc pas, en me disant ce que je demande ?

— Le savoir changera-t-il quoi que ce soit ? demanda Susannah.

Ted la fixa pendant quelques secondes, puis se tourna vers Jake.

— Tu pourrais vraiment être le jumeau de mon jeune ami. Tu le sais, fiston ?

— Non, mais ça ne me surprend pas. C’est comme ça que ça marche, par ici. Tout… euh… concorde.

— Alors, me diras-tu ce que je veux savoir ? Bobby le ferait, lui.

Pour que tu puisses te bouffer de remords ? pensa Jake. Te bouffer toi-même au lieu de les bouffer, eux ?

Il secoua la tête.

— Je ne suis pas Bobby. Que je lui ressemble tellement n’y change rien.

Ted soupira et hocha la tête.

— Vous faites corps, tous ensemble, et je ne vois pas comment il en serait autrement. Vous êtes ka-tet, après tout.

— Faut qu’on y aille, fit Dink à Ted. On est déjà restés trop longtemps ici. Le problème, c’est pas seulement d’être là à temps pour l’appel ; moi et Stanley, faut encore qu’on gâchaille leur putain de télémètre, pour que quand ils viendront vérifier, Prentiss et la Fouine, ils disent : « Teddy B était présent tout le long. Et Dinky Earnshaw aussi et Stanley Ruiz, aucun problème avec ces gars-là. »

— Oui, acquiesça Ted. J’imagine que tu as raison. Encore cinq minutes ?

Dinky hocha la tête à contrecœur. Le vent leur apporta le son d’une sirène affaibli par la distance, et le jeune homme eut un sourire sincère de stupéfaction, qui découvrit ses dents.

— Ça les contrarie tellement, quand il entre un peu de lumière, quand ils doivent faire face à ce qui les entoure vraiment, à cette version pourrie de l’hiver nucléaire.

Ted mit les mains dans ses poches pendant un moment, regardant ses pieds, avant de lever les yeux vers Roland.

— Il est temps que cesse toute cette… comédie grotesque. Nous reviendrons tous les trois demain, si tout se passe bien. En attendant, il y a une grotte plus spacieuse, environ trente mètres plus bas, sur l’autre versant, de l’autre côté de la Gare de Tonnefoudre et d’Algul Siento. Vous y trouverez de la nourriture, des sacs de couchage, et un réchaud marchant au propane. Ainsi qu’une carte très sommaire de l’Algul. Je vous ai aussi laissé un magnétophone, et un certain nombre de cassettes. Elles ne vous expliqueront sans doute pas tout ce que vous voudrez savoir, mais elles combleront néanmoins quelques blancs. Pour l’instant, contentez-vous de me croire si je vous dis qu’Algul Siento n’est pas aussi charmant qu’il en a l’air. Ces tours recouvertes de lierre sont des miradors. Il y a trois séries de clôtures entourant les lieux, et si on essaie de sortir, la première série vous envoie un avertissement…

— Comme des barbelés, précisa Dink.

— La deuxième vous fiche une torgnole à vous envoyer dans les vapes, poursuivit Ted. Et la troisième…

— Je crois qu’on a compris l’idée, l’interrompit Susannah.

— Et les Enfants de Roderick ? demanda Roland. Ils ont quelque chose à voir avec le Devar, car nous en avons rencontré un en chemin, qui nous l’a dit.

Susannah jeta un regard en direction d’Eddie, en haussant les sourcils. Eddie lui répondit par un regard qui signifiait je te raconterai plus tard. C’était là un instant de communication limpide et sans paroles, le genre d’instants qui sont une évidence, pour ceux qui s’aiment.

— Ces espèces de branleurs, fit Dinky, non sans une pointe de compassion. Ce sont des… comment on les appelle, déjà, dans les vieux films ? Bref, ils ont un traitement de faveur, quoi. Ils vivent dans un petit village, à environ trois kilomètres de la gare, dans cette direction — il l’indiqua du doigt. Ils font des petits travaux d’entretien, à l’Algul, et il doit y en avoir trois ou quatre assez habiles pour réparer les toitures… changer des bardeaux, ce genre de choses. Je ne sais pas ce qu’il y a comme polluants dans l’air, par ici, mais ces pauvres schnocks y sont particulièrement sensibles. Sauf que sur eux ça ressemble au mal des radiations, pas seulement des furoncles ou de l’eczéma.

— Ne m’en parle pas, fit Eddie en se remémorant ce pauvre vieux Chevin de Chayven, son visage rongé par les plaies, et sa toge toute détrempée d’urine.

— Ce sont des folken vagabonds, intervint Ted. Des Bédouins. Je crois qu’ils suivent les rails de chemin de fer, pour la plupart. Il y a des catacombes, sous la gare et sous Algul Siento. Les Rods s’y retrouvent bien, là-dessous. Il y a des tonnes de nourriture, et deux fois par semaine, ils en rapportent au Devar, sur des traîneaux. On ne mange quasiment plus que ça, d’ailleurs. C’est bon, mais…

Il haussa les épaules.

— Tout est en train de se casser la figure, et ça va vite, fit Dinky sur un ton inhabituellement lugubre. Mais comme vous l’a dit le monsieur, le vin est sensass.

— Si je vous demandais d’amener un des Enfants de Roderick avec vous, demain, intervint soudain Roland. Vous pourriez le faire ?

Ted et Dinky échangèrent un regard alarmé. Puis ils se tournèrent tous deux vers Stanley. Stanley hocha la tête, haussa les épaules et tendit les mains ouvertes devant lui, comme pour dire : Pour quoi faire, Pistolero ?

Pendant quelques secondes, Roland resta perdu dans ses pensées. Puis il se tourna vers Ted.

— Amenez-en un à qui il reste au moins un demi-cerveau, lui recommanda Roland. Dites-lui « Dan-sur, dan tur, dan Roland, dan Gilead ». Répétez, pour voir.

Ted le répéta sans une seconde d’hésitation.

Roland hocha la tête.

— S’il hésite encore, dites-lui que Chevin de Chayven a dit qu’il devait vous suivre. Ils parlent un langage simple, n’est-ce pas ?

— Pour sûr, fit Dinky. Mais, monsieur… vous ne pourrez pas laisser un Rod venir ici, vous voir de ses yeux, et ensuite le relâcher. Ils ont la bouche cousue au milieu, mais qui fuit des deux côtés.

— Amenez-m’en un, se contenta de répéter Roland, et nous verrons bien. J’ai ce que mon ka-mai Eddie appelle une « intuition ». Vous intuitez, la pensée-intuition ?

Ted et Dinky opinèrent.

— Si ça fonctionne, tant mieux. Sinon… soyez certain que le gars que vous amènerez ne racontera à personne ce qu’il aura vu ici.

— Vous le tueriez, si votre intuition ne paie pas ? demanda Ted.

Roland hocha la tête.

Ted eut un petit rire amer.

— Bien sûr que vous le tueriez. Ça me rappelle ce passage dans Huckleberry Finn, où Huck aperçoit un bateau à vapeur exploser. Il court annoncer la nouvelle à Miss Watson et à la veuve Douglas, et quand l’une d’elles lui demande s’il y a des morts, Huck répond sans se démonter le moins du monde : « Non, m’dame, rien qu’un nègre. » Dans ce cas précis, on pourra dire : « Rien qu’un Rod. Le Pistolero avait une intuition, mais ça n’a pas tourné comme il voulait. »