Roland lui adressa un sourire froid, qui dévoila largement ses dents, ce qui ne lui ressemblait pas. Eddie l’avait déjà vu faire et se réjouissait qu’il ne lui fût pas adressé à lui.
— J’ai cru que vous aviez mesuré les enjeux, sai Ted. Me serais-je trompé ?
Ted soutint son regard pendant quelques instants, puis baissa les yeux vers le sol. Ses lèvres marmonnèrent un message inaudible.
Pendant ce temps, Dink semblait engagé dans une palabre silencieuse avec Stanley.
— Si vous voulez un Rod, finit-il par dire, on vous en trouvera un. Ça n’est pas un problème. Le problème, ce sera plutôt de réussir à venir ici tout court. Si on n’y arrive pas…
Roland attendit patiemment que le jeune homme achève sa phrase. Lorsqu’il la laissa en suspens, le Pistolero demanda clairement :
— Si vous n’y arrivez pas, que voulez-vous que nous fassions ?
Ted haussa les épaules. Une réplique parfaite du mouvement de Dinky, au point d’en être comique.
— De votre mieux. Il y a également des armes, dans la grotte. Une douzaine de ces boules électriques qu’ils appellent vifs d’argent. Un certain nombre de mitraillettes, aussi, j’ai entendu les ignobles les appeler des fusils à rafales. Ce sont des AR-15 de l’Armée américaine. Et il y a d’autres armes dont je ne suis pas très sûr.
— Il y a un genre de sabre laser de science-fiction, comme dans les films, expliqua Dinky. Je pense que c’est censé désintégrer les trucs, mais ou bien je suis trop demeuré pour l’allumer, ou bien la batterie est morte.
Il se tourna vers l’homme à cheveux blancs avec un air anxieux.
— Ça fait cinq minutes, et même plus. Il faut qu’on se mette un œuf dans la chaussure et qu’on frappe la route, Tedster. En voiture.
— Oui. Eh bien, nous serons de retour demain. Peut-être que d’ici là vous aurez trouvé un plan.
— Parce que vous, vous n’en avez pas ? demanda Eddie, surpris.
— Mon plan à moi, c’était la fuite, jeune homme. Ce qui paraissait une idée brillante, sur le coup. J’ai réussi à remonter jusqu’au printemps 1960. Ils m’ont rattrapé et ils m’ont ramené, avec l’aide de la mère de mon jeune ami Bobby. Et maintenant, il faut vraiment que nous…
— Encore une minute, si cela vous sied, fit Roland en s’approchant de Stanley.
L’homme baissa les yeux vers ses pieds, mais ses joues mal rasées prirent de nouveau de bonnes couleurs. Et…
Il tremble, remarqua Susannah. Comme un animal dans les bois, qui croise un être humain pour la première fois.
Stanley devait avoir dans les trente-cinq ans, mais il pouvait être plus vieux. Son visage avait cet aspect lisse et désinvolte que Susannah associait à certaines lacunes mentales. Ted et Dinky avaient tous deux des boutons, mais pas Stanley. Roland posa la main sur l’avant-bras de l’homme et lui adressa un regard direct. Les yeux du Pistolero ne rencontrèrent d’abord qu’une masse de boucles sombres.
Dinky reprit la parole. Ted le fit taire d’un geste.
— Ne me regarderas-tu pas dans les yeux ? demanda Roland.
Il s’exprimait avec une douceur que Susannah avait rarement entendue dans sa bouche.
— Ne me regarderas-tu pas dans les yeux, avant de partir, Stanley, fils de Stanley ? Sheemie-qui-fut ?
Susannah sentit sa mâchoire inférieure s’ouvrir en grand. À ses côtés, Eddie poussa un grognement, comme s’il venait de prendre un coup de poing dans l’estomac.
Mais Roland est vieux… tellement vieux ! Ce qui veut dire que, si cet homme est le garçon d’auberge qu’il a connu à Mejis… celui avec son âne et sa sombrera rose… alors lui aussi doit avoir…
L’homme releva lentement la tête. Des larmes roulaient à gros flots sur ses joues.
— Ce bon vieux Will Dearborn, dit-il.
Il avait la voix rauque, et elle montait et descendait, comme si ses cordes vocales n’avaient pas servi depuis longtemps.
— Je vous demande grand pardon, sai. Si vous deviez sortir votre arme et m’abattre, je le comprendrais. Je le comprendrais très bien.
— Pourquoi parles-tu ainsi, Sheemie ? demanda Roland de cette même voix douce.
Les larmes de Stanley se mirent à dévaler plus vite.
— Vous m’avez sauvé la vie. Arthur et Richard aussi, mais c’était surtout vous, ce bon vieux Will Dearborn, qui était en réalité Roland de Gilead. Et moi je l’ai laissée mourir ! Elle que vous aimiez ! Et que j’aimais, moi aussi !
Le visage de l’homme se tordit de douleur, et il essaya de se dégager de Roland, mais le Pistolero le retint.
— Rien de tout ça n’était ta faute, Sheemie.
— J’aurais dû mourir pour elle ! s’écria-t-il. C’est moi qui aurais dû mourir à sa place ! Je suis un imbécile ! Un idiot, comme ils disaient !
Il se donna une claque au beau milieu de la figure, dans un sens puis dans l’autre, s’imprimant sur les joues des traces rouge vif. Avant qu’il remette ça, Roland lui attrapa la main et le força à la baisser le long du corps.
— C’est Rhéa qui a fait tout le mal, lui dit Roland.
Stanley — qui avait été Sheemie, une éternité plus tôt — scruta le visage de Roland, cherchant à percer son regard.
— Si fait, poursuivit Roland, hochant la tête. C’était la Côos… et moi, aussi. J’aurais dû rester avec elle. S’il y a dans cette histoire quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, Sheemie — Stanley — c’est bien toi.
— C’est ainsi que vous dites, pistolero ? Vrai de vrai ?
Roland opina de la tête.
— Nous en palabrerons autant qu’il te plaira, si nous avons le temps, et nous évoquerons le bon vieux temps, mais pas maintenant. Pas le temps, pour l’instant. Tu dois repartir avec tes amis, et moi rester avec les miens.
Sheemie le fixa pendant encore quelques instants, et oui, Susannah revit en lui le garçon qui s’affairait dans la taverne, il y avait bien bien long. Une taverne à l’enseigne du Repos des Voyageurs, où il ramassait les chopes de bière vides, puis les lâchait dans le tonneau à vaisselle près de l’élan à deux têtes connu sous le nom de Gai Luron, essayant d’éviter les gifles éventuelles de Coraline Thorin et les coups de pied encore plus méchants que lui envoyait parfois cette catin vieillissante du nom de Pettie le Trottin. Elle revoyait le garçon qui avait failli se faire tuer pour avoir renversé de l’alcool sur les bottes d’un dur appelé Roy Depape. C’est Cuthbert qui avait fait échapper Sheemie à la mort, ce soir-là… mais c’est Roland, connu des habitants de la ville sous le nom de Will Dearborn, qui les avait tous sauvés.
Sheemie plaça les bras autour du cou de Roland et le serra contre lui. Roland sourit, et caressa la chevelure bouclée de sa main droite estropiée. Un sanglot tonitruant comme un coup de klaxon s’échappa de la gorge de Sheemie. Susannah vit des larmes perler au coin des yeux du Pistolero.
— Si fait, dit Roland à voix si basse qu’elle en était presque inaudible. J’ai toujours su que tu étais spécial. Bert et Alain aussi le pensaient. Et voilà que l’on se retrouve, quelle heureuse rencontre que la nôtre, plus loin sur le sentier. Quelle heureuse rencontre que la nôtre, Sheemie, fils de Stanley. Bien heureuse, en effet. Bien heureuse.