CHAPITRE 6
Le Maître du Paradis Bleu
Pimli Prentiss, le Maître d’Algul Siento, se trouvait aux toilettes lorsque Finli (connu dans certains quartiers sous le surnom de la Fouine) frappa à la porte. Prentiss examinait son teint sous la lumière implacable de la barre au néon accrochée au-dessus du lavabo. Dans le miroir grossissant, sa peau ressemblait à une plaine grise trouée de cratères, qui n’était pas sans rappeler la surface lunaire des terres perdues qui s’étendaient au-delà de l’Algul. Le furoncle sur lequel il se concentrait à cet instant ressemblait à un volcan en éruption.
— Qui me demande ? brailla Prentiss, bien qu’il en eût une petite idée.
— Finli o’Tego.
— Entre donc, Finli ! beugla-t-il sans quitter des yeux le miroir.
Ses doigts, se resserrant de part et d’autre du bouton infecté, paraissaient monstrueux. Il appuya.
Finli traversa le bureau de Prentiss et se planta dans l’embrasure de la porte des toilettes. Il dut se pencher légèrement en avant, pour regarder dans la pièce. Il mesurait plus de deux mètres, ce qui était très grand, même pour un tahine.
— Rentré de la gare en moins de deux, dit Finli.
Comme la plupart des tahines, sa voix vacillait frénétiquement entre le glapissement et le grognement. Pimli trouvait qu’ils rappelaient tous les hybrides de L’île du Docteur Moreau, d’H.G. Wells, et il s’attendait à tout moment à les entendre s’exclamer tous en chœur : « Ne sommes-nous pas des hommes ? » Finli était allé chercher ça dans son esprit une fois, et lui avait carrément demandé des comptes. Prentiss avait répondu avec une franchise absolue, sachant que dans une société où la télépathie basique était la règle, la franchise était toujours la meilleure technique. La seule technique, quand on traitait avec les tahines. En outre, il aimait bien Finli o’Tego.
— Tu reviens de la gare, parfait, fit Pimli. Et qu’est-ce que tu y as trouvé ?
— Un drone d’entretien. On dirait qu’il s’est égaré du côté de l’Arc 16 et que…
— Attends, l’interrompit Prentiss. Si tu veux bien, si tu veux bien, merci.
Finli attendit. Prentiss se pencha encore plus près du miroir, fronçant le nez sous l’effet de la concentration. Le Maître du Paradis Bleu était grand lui aussi, environ un mètre quatre-vingt-cinq, et doté d’un énorme ventre qui s’affaissait, porté par de longues jambes aux cuisses carrées. Il se dégarnissait et avait pris le teint rosâtre du buveur chevronné. On lui aurait donné la cinquantaine. En tout cas, il se sentait la cinquantaine (plus jeune, même, s’il n’avait pas passé la nuit de la veille à faire la fête avec Finli et une poignée de can-toi). Il avait bien cinquante ans, en arrivant ici, il y avait un sacré bail. Au moins vingt-cinq ans, et peut-être qu’il visait un peu bas. Le temps vous jouait des tours, de ce côté, tout comme l’orientation, et on avait vite fait de perdre toute notion des deux. Il y avait aussi des folken qui perdaient carrément l’esprit. Et s’ils perdaient leur machine à soleil pour de bon…
La pointe du furoncle gonfla… tremblota… éclata. Ah !
Le surplus de pus sanguinolent sauta sur le côté et alla asperger le miroir, pour ensuite se mettre à dégouliner lentement le long de la paroi légèrement concave. Pimli Prentiss l’essuya du bout du doigt, se retourna pour le jeter dans les cabinets, puis se ravisa et offrit son doigt à Finli.
Le tahine secoua la tête, puis émit une sorte de soupir exaspéré qu’aurait reconnu tout adepte forcené des régimes et guida le doigt du maître dans sa bouche. Il suça le pus puis relâcha le doigt avec un « pop » distinct.
— Je ne devrais pas, mais je ne peux pas résister, dit Finli. Vous ne m’avez pas dit que les folken de l’autre côté avaient décidé que manger du bœuf saignant était mauvais pour eux ?
— Oui-la, confirma Pimli en essuyant son furoncle (qui suintait toujours) avec un kleenex.
Il vivait ici depuis un bon bout de temps, et il n’en partirait plus, pour toutes sortes de raisons. Mais jusqu’à récemment, il s’était tenu au courant des derniers événements. Jusqu’à la dernière — pouvait-on appeler ça une année ? — il s’était régulièrement procuré le New York Times. Il avait un petit faible pour le Times, il adorait faire les mots croisés quotidiens. C’était comme une bouffée d’air qui lui rappelait chez lui.
— Pourtant ils continuent à en manger, comme si de rien n’était.
— Oui-la, je suppose que beaucoup continuent.
Il ouvrit l’armoire à pharmacie et en sortit une bouteille d’eau oxygénée.
— C’est votre faute, à me le mettre sous le nez comme ça, dit Finli. Non pas que ce genre de trucs soit mauvais pour nous, normalement. C’est une gâterie naturelle, comme le miel ou les fruits sauvages. Le problème, c’est Tonnefoudre.
Et, comme pour enfoncer le clou, Finli ajouta :
— La majeure partie de ce qui pousse ici n’est pas de bon aloi, peu importe que ça ait bon goût. Du poison, voyez-vous.
Prentiss imprégna une boule de coton d’eau oxygénée et en tamponna la plaie sur sa joue. Il savait exactement de quoi parlait Finli, et comment pourrait-il prétendre le contraire ? Avant d’arriver ici et d’endosser le costume du Maître, il n’avait plus vu un bouton sur sa peau depuis plus de trente ans. À présent il avait le front et les joues couverts de furoncles, de l’acné dans le creux des tempes, d’horribles foyers de points noirs autour du nez et un kyste sur la nuque qu’il allait bientôt faire retirer par Gangli, le médecin du complexe (il trouvait que Gangli était un nom monstrueux, pour un médecin, quelque part entre ganglion et gangrène). Les tahines et les can-toi étaient moins sujets aux problèmes dermatologiques, mais leur chair avait tendance à se craquer plus spontanément, ils souffraient de saignements de nez, et même des plaies mineures — comme une éraflure sur un rocher ou une piqûre d’épine — pouvaient provoquer l’infection et la mort, si elles n’étaient pas traitées immédiatement. Jadis les antibiotiques avaient fait un tabac contre ce genre d’infections ; mais plus maintenant. Il en allait de même avec les petits bijoux pharmaceutiques tels que Roaccutane. C’était à cause de l’environnement, bien sûr ; la mort suintait de la terre et des rochers qui les entouraient. Si on voulait noircir un peu le tableau, il n’y avait qu’à jeter un œil aux Rods, qui n’étaient pas beaucoup mieux que des Lents Mutants, ces derniers temps. Bien sûr, eux s’aventuraient assez loin, au… était-ce toujours le sud-est ? Ils s’aventuraient loin dans la direction de cette faible lueur rouge qu’on apercevait à la nuit tombée, et tout le monde savait que c’était encore pire, dans ce coin-là. Pimli ne savait pas si c’était vrai, mais il soupçonnait que si. On n’appelait pas les terres au-delà de Fedic Discordia pour rien. Ça ne devait rien avoir d’une station balnéaire.
— Tu en reveux ? proposa-t-il à Finli. J’en ai deux ou trois sur le front qui me paraissent bien mûrs.
— Non pas, ce que je veux, c’est faire mon rapport, vérifier les bandes vidéo et le télémètre, faire un tour de reconnaissance rapide au Bureau, et puis pointer avant de partir. Après ça je m’offrirai un bain chaud et environ trois heures en compagnie d’un bon livre. Je suis en train de lire L’Obsédé.
— Et ça te plaît, constata Prentiss, fasciné.
— Beaucoup, grand merci. Ça me rappelle notre situation, ici. Sauf qu’il me semble que nos buts à nous sont un peu plus nobles et nos motivations un peu plus élevées que le simple appétit sexuel.