— Pour la prière ? demanda Finli.
Pimli s’immobilisa dans l’embrasure de la porte.
— Oui. Puisque tu poses la question. Un commentaire, peut-être, Finli o’Tego ?
— Une suggestion, éventuellement.
La chose à corps d’homme et à tête de fouine marron et lustrée souriait toujours.
— Si la prière élève tellement l’âme, pourquoi vous agenouillez-vous dans la même pièce que celle où vous vous asseyez pour chier ?
— Parce que la Bible préconise, quand on a de la compagnie, de s’isoler dans son intimité, pour prier. D’autres questions ?
— Non pas, nenni.
Finli agita une main désinvolte.
— Fais de ton mieux et de ton pire, comme disent les Manni.
Dans la salle de bains, Paul de Rahway rabattit le couvercle des toilettes, s’agenouilla sur le carrelage, et croisa les mains.
Si la prière élève tellement l’âme, pourquoi vous agenouillez-vous dans la même pièce que celle où vous vous asseyez pour chier ?
Peut-être que j’aurais dû répondre que c’est pour rester humble, se dit-il. Pour garder ma place. C’est de la poussière que nous sommes nés, et c’est à la poussière que nous retournerons, et s’il y a une pièce où cette réalité est difficile à oublier, c’est bien celle-ci.
— Dieu, commença-t-il, accorde-moi la force quand je suis faible, des réponses quand je suis perdu, du courage quand la peur me gagne. Aide-moi à ne pas faire de mal à quiconque ne le mérite pas, et pour ceux qui le méritent, seulement s’ils ne me laissent pas d’autre choix. Seigneur…
Et agenouillé ainsi devant la cuvette des toilettes, cet homme sur le point de demander à Dieu de lui pardonner de travailler à la chute de la Création (et cela sans aucun sens de l’ironie), nous ferions bien de l’observer un peu plus attentivement. Ça ne prendra qu’un instant, car Pimli Prentiss n’est pas central, dans le récit des aventures de Roland et de son ka-tet. Pourtant c’est là un homme fascinant, plein de méandres, de contradictions et d’impasses. C’est un alcoolique qui croit très fort à un Dieu personnel, un homme plein de compassion qui s’apprête maintenant à renverser la Tour, et à envoyer voler les milliards de mondes qui tournent autour de son axe dans les ténèbres, dans des milliards de directions différentes. Il mettrait illico Dinky Earnshaw et Stanley Ruiz à mort, s’il savait ce qu’ils manigancent… et presque chaque année, il passe la Fête des Mères en larmes, car il aimait sincèrement sa Ma, et elle lui manque cruellement. Et en ce qui concerne l’Apocalypse, il est tout à fait l’homme de la situation, lui qui sait s’agenouiller et qui s’adresse au Seigneur des Esprits comme à un vieil ami.
Et c’est là l’ironie de la situation : Paul Prentiss pourrait parfaitement illustrer une publicité qui dirait : « J’ai trouvé mon emploi dans le New York Times. » En 1970, fraîchement sorti de la prison alors connue sous le nom d’Attica (lui et Nelson Rockefeller avaient raté la grosse émeute, au moins), il avait repéré une petite annonce dans le Times qui disait :
Les gros revenus s’étaient révélés être ce que sa chère Ma aurait appelé « un mensonge pur sucre », car il n’y avait pas de revenus du tout, pas dans le sens où l’aurait compris un surveillant qualifié américain… mais pour les bénéfices… ouais, les bénéfices étaient exceptionnels. Pour commencer, il s’était vautré dans le sexe comme il se vautrait maintenant dans la nourriture et l’alcool, mais ce n’était pas l’essentiel. L’essentiel, aux yeux de sai Prentiss, c’était de savoir ce qu’on attendait de la vie. Si c’était seulement regarder les zéros s’aligner sur son relevé de compte en banque, alors on n’avait rien à faire à Algul Siento… ce qui pour lui serait terrible, parce qu’une fois qu’on avait signé, impossible de faire machine arrière. C’était tout pour le corps. Et le corps. Et de temps à autre, quand il fallait faire un exemple, en refroidir un ou deux, de corps.
Ce qui collait à cent pour cent, les doigts dans le nez, à Maître Prentiss, qui avait eu droit à sa cérémonie tahine de baptême officiel douze ans plus tôt et ne l’avait jamais regretté. Paul Prentiss était devenu Pimli Prentiss. C’était ce jour-là qu’il avait détourné le cœur et l’esprit de ce qu’il appelait aujourd’hui le « côté Amérique ». Et ce n’était pas parce qu’il avait goûté au Paradis Bleu la meilleure omelette norvégienne et le meilleur champagne de sa vie. Non plus parce qu’il avait expérimenté le simu-sexe avec des centaines de femmes superbes. C’était parce que c’était son boulot, et qu’il avait bien l’intention de le finir. Parce qu’il en était venu à croire que leur travail au Devar-Toi était autant celui de Dieu que du Roi Cramoisi. Et derrière l’idée de Dieu apparaissait un concept encore plus puissant : l’image de milliards d’univers entassés dans un œuf que lui, autrefois Paul Prentiss de Rahway, tournant à quarante mille dollars par an, avec un ulcère à l’estomac et un mauvais bilan médical validé par un syndicat corrompu, tenait aujourd’hui dans le creux de sa main. Il comprenait qu’il se trouvait lui aussi à l’intérieur de cet œuf, et qu’il paierait de sa propre chair, à l’instant où il l’écraserait. Mais s’il y avait un paradis et un Dieu dedans, ces deux-là devaient transcender le pouvoir de la Tour. C’est à ce paradis-là qu’il irait, et il s’agenouillerait devant ce trône pour demander le pardon de ses péchés. Et on lui souhaiterait la bienvenue, d’un jovial Bien joué, bon et loyal serviteur. Et sa Ma serait là, et elle le serrerait dans ses bras, et ils entreraient ensemble dans la confrérie de Jésus. Ce jour viendrait, Pimli en était convaincu, et sans doute avant le retour de la Lune de la Moisson.
Il ne se considérait pas comme un cinglé de religieux. Pas du tout. Toutes ces pensées au sujet de Dieu et du Paradis, il les gardait pour lui. Pour le reste du monde, il n’était qu’un quidam faisant son travail, et il avait l’intention de le terminer en beauté. Il ne se voyait certes pas comme un méchant, mais aucun homme réellement dangereux ne s’était jamais vu comme tel. Il suffisait de repenser à Ulysses S. Grant, général de la guerre de Sécession qui avait dit qu’il comptait poursuivre les combats, même si ça devait prendre tout l’été.
Et à Algul Siento, l’été touchait à sa fin.
La tanière du Maître était un petit bungalow tranquille, au bout de l’Allée. On l’appelait la Maison Shapleigh (Pimli ne savait absolument pas pourquoi) et, bien sûr, les Briseurs l’appelaient la Maison de la Merde. À l’autre bout de l’Allée se trouvait un édifice bien plus grand — une folie ravissante de l’époque de la Reine Anne, appelée (pour des raisons tout aussi obscures) la Maison Damli. Elle n’aurait pas détonné, le long d’une rue du Mississippi. Les Briseurs la surnommaient la Maison des Cœurs Brisés, ou parfois l’Hôtel des Cœurs Brisés. Très bien. C’était là que les tahines et un gros renfort de can-toi vivaient et travaillaient. Quant aux Briseurs, ils n’avaient qu’à se défouler avec leurs petites blagues, et autant les laisser croire que le personnel n’en savait rien.
Pimli Prentiss et Finli o’Tego remontèrent l’Allée dans un silence amical… sauf, bien sûr, lorsqu’ils croisèrent des Briseurs qui avaient quartier libre, seuls ou à plusieurs. Pimli saluait chacun d’entre eux avec une courtoisie sans faille. Leur réponse variait entre le petit cri joyeux et le grognement maussade. Pourtant ils manifestèrent tous une réaction, ce que Pimli considérait comme une victoire. Car il les aimait bien. Ils étaient plus faciles à encadrer que les meurtriers, les violeurs et les braqueurs d’Attica.