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— Arrête ça.

— Arrêter quoi, sai ?

— De me regarder comme si j’étais un gosse qui vient de faire basculer ses boules de glace par terre, et que j’étais trop bête pour m’en rendre compte.

Mais Finli ne recula pas. Il reculait rarement, et c’était là une des choses que Pimli appréciait hautement, chez lui.

— Si vous ne voulez pas que les gens vous regardent comme un enfant, il faut veiller à ne pas vous comporter comme tel. Ces rumeurs de pistoleros sortis tout droit de l’Entre-Deux-Mondes pour sauver la mise des plus démunis, elles courent depuis mille ans et plus. Et à ce jour, pas un seul témoignage authentifié. Personnellement, je m’attendrais plus volontiers à une visite de votre Homme-Jésus.

— Les Rods disent que…

Finli grimaça, comme s’il venait de prendre un coup sur la tête.

— Ne commencez pas, avec ce que disent les Rods. Vous respectez trop mon intelligence — et la vôtre — pour ça. Leur cerveau a pourri encore plus vite que leur peau. Quant aux Loups, laissez-moi suggérer ce concept radical : peu importe ils se trouvent, ou ce qui leur est arrivé. Nous avons assez de stimulant cérébral pour terminer le boulot, et c’est tout ce qui m’intéresse.

Le Chef de la Sécurité se tint un moment au pied des marches qui menaient au porche de la Maison Damli. Du regard il suivait les deux hommes sur leurs vélos identiques et fronçaient les sourcils d’un air pensif.

— Brautigan nous a causé beaucoup de problèmes.

— N’est-ce pas ! fit Pimli en partant d’un rire contrit. Mais cette époque est révolue. On lui a fait savoir que ses chers amis dans le Connecticut — un gamin du nom de Robert Garfield, et une fillette appelée Carole Gerber — mourront immédiatement s’il fait le moindre écart. Et puis il a fini par comprendre que, bien que bon nombre de ses camarades Briseurs le regardent comme un mentor, et que certains, comme ce simplet avec qui il se promène, l’idolâtrent… eh bien, ses idées… philosophiques, dirons-nous, n’intéressent personne. Plus maintenant, en tout cas. Et puis j’ai eu une discussion avec lui, après son retour. À cœur ouvert.

Finli eut l’air de l’apprendre.

— À quel propos ?

— De certains faits de la vie. Sai Brautigan a fini par admettre que ses pouvoirs uniques n’ont plus l’importance qu’ils avaient autrefois. On est allé trop loin, pour ça. Les deux Rayons restants vont lâcher, avec ou sans son aide. Et il sait qu’au bout du compte il y aura forcément… de la confusion. De la peur et de la confusion.

Pimli hocha lentement la tête.

— Brautigan veut être présent à la fin, ne serait-ce que pour réconforter ceux comme Stanley Ruiz, quand le ciel se déchirera. Viens, allons jeter un dernier coup d’œil aux cassettes et au télémètre. Par acquit de conscience.

Et c’est côte à côte qu’ils gravirent les marches en bois de la Maison Damli.

5

Deux can-toi attendaient pour escorter le Maître et son Chef de la Sécurité en bas. Pimli remarqua intérieurement combien il était étrange que tout le monde — Les Briseurs autant que le personnel d’Algul Siento — en fût venu à les appeler « les ignobles ». Parce que cette expression avait été inventée par Brautigan. « Quand on parle des anges, on entend battre leurs ailes », aurait pu dire la Ma bien-aimée de Prentiss, et Pimli supposait que, s’il existait de véritables manimaux en cette fin du vrai monde, alors les ignobles feraient bien mieux l’affaire que les tahines. Lorsqu’on les voyait sans leurs étranges masques vivants, on pouvait penser qu’ils étaient des tahines, avec des têtes de rats. Mais à la différence des véritables tahines, qui considéraient les humes (à quelques rares exceptions près, comme Pimli lui-même), comme une race inférieure, les can-toi vénéraient la forme humaine telle une divinité. Portaient-ils ces masques pour leur rendre hommage ? Ils restaient bouche cousue à ce sujet, mais Pimli ne pensait pas que c’était leur motivation principale. Pour lui, en faisant ça, ils croyaient devenir humains — c’est pourquoi, quand ils enfilaient leur masque pour la première fois (il s’agissait de chair humaine, cultivée spécialement pour cet usage), ils prenaient également un nom humain, pour accompagner leur aspect humain. Pimli savait qu’ils croyaient devoir un jour remplacer les êtres humains, après la Chute… comment ils pouvaient s’imaginer une chose pareille, cependant, voilà qui le dépassait. Il y aurait le Paradis, après la Chute, c’était une évidence pour quiconque avait lu l’Apocalypse… mais la Terre ?

Une Terre nouvelle, peut-être, mais Pimli n’en était même pas certain.

Deux agents de sécurité can-toi, Beeman et Trelawney, se tenaient au bout du couloir, surveillant le haut des escaliers qui descendaient à la cave. Aux yeux de Pimli, tous les can-toi, même ceux à cheveux blonds et de carrure fine, ressemblaient étrangement à cet acteur de cinéma des années quarante et cinquante, Clark Gable. Ils avaient tous ces lèvres épaisses et sensuelles et ces oreilles en ailes de chauve-souris. Pourtant, quand on s’approchait tout près, on apercevait les rides artificielles sur le cou et derrière les oreilles, là où les masques humains se mettaient à plisser en se fondant dans la chair poilue et hérissée de dents, leur véritable nature (qu’ils l’acceptent ou pas). Et puis il y avait les yeux. Ils étaient cernés de poils et en regardant attentivement, on comprenait que ce qu’on avait pris pour des orbites n’était en fait que des trous dans ces incroyables masques vivants. Parfois on entendait le masque lui-même respirer, ce que Pimli trouvait à la fois bizarre et légèrement révoltant.

— Aïle, dit Beeman.

— Aïle, dit Trelawney.

Pimli et Finli leur rendirent leur salut, ils portèrent tous le poing à leur front et Pimli prit la tête du cortège pour descendre les escaliers. Dans le couloir d’en bas, en passant devant deux panneaux qui disaient respectivement NOUS DEVONS TOUS TRAVAILLER À UN ENVIRONNEMENT SANS FEU et VIVENT LES CAN-TOI, Finli dit, à mi-voix :

— Ils sont tellement bizarres.

Pimli sourit et lui mit une claque dans le dos. Voilà pourquoi il aimait vraiment Finli o’Tego : ils étaient comme bonnet blanc et blanc bonnet, ils pensaient toujours pareil.

6

La majeure partie du sous-sol de la Maison Damli était une grande pièce bourrée à craquer de matériel. Tout ne fonctionnait pas, et une partie des instruments qui fonctionnaient bel et bien ne leur était d’aucune utilité (car ils n’en comprenaient pas la moitié), mais ils étaient très au fait de l’équipement de surveillance et du télémètre qui mesurait les sombres, ou unités d’énergie psychique dépensée. Il était formellement interdit aux Briseurs d’utiliser leurs capacités psychiques en dehors du Bureau. La plupart des hommes et des femmes étaient tellement conditionnés qu’ils étaient incapables d’uriner sans les stimuli visuels qui leur assuraient qu’ils pouvaient y aller. Ça allait rarement plus loin que de refiler une migraine à quelqu’un qu’ils n’aimaient pas, ou renverser un bac le long de l’Allée, mais les hommes de Pimli enregistraient tout, et les écarts considérés comme « volontaires » étaient punis, légèrement pour les délits mineurs, avec une sévérité graduelle pour les récidives. Et, comme Pimli aimait à le répéter aux nouveaux venus sur le ton de la leçon (du moins, à l’époque où il y avait encore des nouveaux venus) : « Soyez certains que votre péché vous rattrapera. » L’évangile selon Finli était encore plus direct : Le télémètre ne ment jamais.