— Peut-être bien, oui, acquiesça Finli, mais toujours sans sourire.
— Ça va aller, Fin, dit Pimli d’une voix douce.
— Sans doute, oui, fit le tahine en balayant d’un regard dubitatif l’équipement autour d’eux, puis Beeman et Trelawney, les deux ignobles qui attendaient respectueusement à la porte que les deux gros bonnets aient fini leur palabre.
— Sans doute.
Sauf que dans son cœur, il n’y croyait pas. La seule chose dont son cœur était certain, c’est qu’il ne restait aucun téléport à Algul Siento.
Le télémètre ne mentait jamais.
Beeman et Trelawney les escortèrent tout le long du couloir lambrissé du sous-sol, jusqu’à l’ascenseur réservé au personnel, lambrissé lui aussi. Il y avait un extincteur accroché au mur de la cabine, ainsi qu’un panonceau rappelant aux Devar-folken qu’il fallait qu’ils travaillent ensemble à un environnement sans feu.
Celui-là aussi s’était fait mettre la tête en bas.
Le regard de Pimli croisa celui de Finli. Le Maître crut déceler une pointe d’amusement dans l’œil de son Chef de la Sécurité, mais peut-être au fond n’avait-il aperçu que le reflet de son sens de l’humour à lui, comme son propre visage dans un miroir. Finli décrocha le panonceau sans un mot et le replaça à l’endroit. Aucun d’eux ne fit de commentaire sur le mécanisme de l’ascenseur, qui faisait un brouhaha de mauvais augure. Si sur cette façon qu’avait la cabine de trembler sur son axe. Si elle s’immobilisait, la fuite par la trappe du haut ne poserait aucun problème, même pour un gars légèrement enveloppé (euh… très enveloppé) comme Prentiss. La Maison Damli n’avait rien d’un gratte-ciel, et il y avait tout le renfort nécessaire à portée de main.
Ils atteignirent le troisième étage, et le panneau sur la porte fermée de l’ascenseur se révéla être dans le bon sens. Il indiquait RÉSERVÉ AU PERSONNEL, et SI VOUS AVEZ ATTEINT CET ÉTAGE PAR ERREUR, REDESCENDEZ IMMÉDIATEMENT, VOUS NE SEREZ PAS SANCTIONNÉ SI VOUS FAITES UN RAPPORT IMMÉDIATEMENT.
Tout en sortant sa carte-clé, Finli demanda avec une désinvolture qui pouvait être feinte (avec ces foutus yeux noirs indéchiffrables) :
— Vous avez des nouvelles de sai Sayre ?
— Non, répliqua Pimli (plutôt cassant). Et d’ailleurs je n’en attends pas vraiment. Il y a une raison à notre isolement ici, volontairement oubliés au milieu du désert, comme les scientifiques du Projet Manhattan, dans les années quarante. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a dit que ce serait probablement… eh bien, la dernière fois que je le voyais.
— On se détend. Je posais juste la question comme ça.
Il fit glisser sa carte-clé dans la fente et la porte de l’ascenseur s’ouvrit en coulissant, dans un crissement infernal.
Le Bureau était une grande pièce tout en longueur et haute sous plafond, située au centre de Damli. Elle était elle aussi lambrissée et s’élevait sur l’équivalent de trois étages, jusqu’à un toit en verrière, qui laissait le soleil si cher payé d’Algul déverser sa lumière à l’intérieur. Sur le balcon en face de la porte par laquelle étaient entrés Prentiss et le Tego se trouvait un trio insolite, constitué d’un tahine à tête de corbeau du nom de Jakli, d’un technicien can-toi appelé Conroy et de deux gardes humes dont Pimli ne se rappela pas instantanément les noms. Tahines, can-toi et humes s’entendaient durant les heures de travail, selon un principe de courtoisie prudente — et parfois fragile —, mais personne ne s’attendait à les voir faire ami-ami une fois sortis du boulot. Et le balcon était strictement interdit, pour ce qui concernait les « mondanités ». Les Briseurs en dessous n’étaient ni des animaux dans un zoo ni des poissons exotiques dans un aquarium. Pimli (et Finli o’Tego avait surenchéri) avait été très clair sur ce point, auprès de son personnel. Le Maître d’Algul Siento n’avait eu à lobotomiser qu’un seul employé, depuis toutes ces années qu’il occupait sa fonction, un hume parfaitement demeuré du nom de David Burke, qui avait purement et simplement lancé quelque chose — est-ce que c’étaient des cosses de cacahuètes ? — sur la tête des Briseurs, en dessous. Lorsque Burke avait compris que le Maître allait réellement le faire lobotomiser, il avait supplié qu’on lui laisse une seconde chance, en promettant que jamais plus il ne ferait une chose aussi stupide et dégradante. Pimli avait fait la sourde oreille. Il avait saisi l’occasion de faire un exemple qui marquerait les esprits pour des années, voire des décennies. À présent, on croisait cet idiot de Burke (au sens littéral du terme), se baladant sur l’Allée ou près de La Frontière-Ouest, la bouche molle et le regard vaguement perplexe — je me rappelle presque qui je suis, je me rappelle presque ce que j’ai fait pour en arriver là, disaient ces yeux. Il était devenu l’exemple vivant de ce qui ne se faisait tout simplement pas, en présence de Briseurs au travail. Mais aucune règle n’interdisait explicitement aux membres du personnel de monter au balcon, et ils le faisaient tous de temps à autre.
Parce que c’était rafraîchissant.
Tout d’abord, se trouver à proximité des Briseurs à l’œuvre rendait tout discours superflu. Ce qu’il appelait « le bon esprit » commençait à agir quand on remontait le couloir du troisième étage depuis l’un des ascenseurs, et en ouvrant les portes donnant sur le balcon, on se faisait assaillir par le bon esprit qui montait à la tête, ouvrant toutes sortes de portes de perception. Pimli s’était dit à maintes occasions qu’Aldous Huxley serait devenu complètement dingue, dans un endroit comme celui-là. Parfois on se retrouvait avec les talons quittant le sol en une sorte de flottement foireux, en apesanteur. Ce qu’on avait dans les poches avait tendance à en sortir et à voltiger en l’air. Des situations déconcertantes semblaient se résoudre, dès l’instant où on tournait ses pensées vers elles. Si on avait oublié quelque chose, un rendez-vous à cinq heures ou le deuxième prénom de son beau-frère, par exemple, c’était là qu’il fallait venir pour s’en souvenir. Et même si on se rendait compte que ce qu’on avait oublié était important, on ne se sentait jamais abattu. Les folken quittaient le balcon avec le sourire aux lèvres, même s’ils y étaient montés de l’humeur la plus massacrante qui fût (l’humeur massacrante était une excellente raison de monter, d’ailleurs). C’était comme si une sorte de gaz hilarant, invisible à l’œil et impossible à mesurer, même par le télémètre le plus sophistiqué de la terre, se dégageait en continu des Briseurs, en dessous.
Tous les deux, ils adressèrent un aïle au trio de l’autre côté, puis s’approchèrent de la large rambarde de chêne et se penchèrent pour regarder en bas. Cette pièce spacieuse aurait pu être la bibliothèque bien fournie de quelque club londonien bon ton. Des lampes à l’éclat tamisé, pour beaucoup par d’authentiques abat-jour Tiffany, étaient posées sur de petites tables ou scintillaient sur les murs (lambrissés de chêne, cela allait de soi). Les tapis étaient turcs, et d’un raffinement exquis. Il y avait un Matisse sur un mur, un Rembrandt sur un autre… et sur un troisième, la Mona Lisa. L’original, pas cette pâle copie exhibée au Louvre, sur la Terre Clé. Un homme se tenait devant, les mains croisées dans le dos. D’en haut on aurait dit qu’il étudiait la toile — essayant de déchiffrer ce fameux sourire énigmatique, peut-être — mais Pimli n’était pas dupe. Les hommes et les femmes avec un magazine à la main avaient l’air de lire, quant à eux ; mais quiconque les observant d’un peu plus près aurait constaté que leur regard était perdu au-dessus de leur National Geographic ou à côté de leur Newsweek. Une gamine de onze ou douze ans en ravissante robe d’été à rayures qui avait dû coûter mille six cents dollars dans une boutique pour jeunes mamans débordées était assise devant une maison de poupée près de la cheminée, mais Pimli savait qu’elle ne prêtait aucune attention à cette délicieuse réplique de Damli.