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Pimli se leva de son lit, grande silhouette avec son tablier de sapeur poilu, vêtue seulement d’un bas de pyjama bleu. Il pissa, puis s’agenouilla devant le couvercle refermé des toilettes, croisa les mains et pria jusqu’à ce que le sommeil le gagne. Il pria pour pouvoir accomplir son devoir. Il pria pour pouvoir voir les ennuis avant que les ennuis ne le voient. Il pria pour sa Ma, tout comme Jim Jones avait prié pour la sienne en regardant les disciples alignés se diriger vers le baquet de jus de fruits empoisonné. Il pria jusqu’à ce que meure le tonnerre, réduit à un chevrotement sénile, puis il retourna se coucher, ayant retrouvé son calme. Sa dernière pensée avant de sombrer fut qu’il faudrait tripler la garde dès le lendemain matin, et c’est la première chose qui lui vint à l’esprit lorsqu’il ouvrit les yeux dans cette chambre baignée de lumière artificielle. Parce que ce n’était qu’en approchant de la maison qu’on prenait soin de ne pas casser les œufs.

CHAPITRE 7

Ka-shume

1

Une sensation d’étrangeté et de tristesse mêlées gagna insidieusement les pistoleros, après le départ de Brautigan et de ses amis, mais tout d’abord personne ne la mentionna. Chacun d’eux pensait être le seul à ressentir cette mélancolie. Roland, dont on aurait pu s’attendre à ce qu’il reconnaisse ce sentiment (le ka-shume, l’aurait appelé Cort), l’attribua plutôt aux inquiétudes liées au lendemain et surtout à l’atmosphère débilitante de Tonnefoudre, où le jour était faible et la nuit profonde et aveugle.

Il y avait certes de quoi les occuper, après le départ de Brautigan, Earnshaw et Sheemie Ruiz, l’ami d’enfance de Roland (Eddie et Susannah avaient chacun essayé de parler de Sheemie au Pistolero, mais Roland s’était débarrassé d’eux. Jake, si fort qu’il fût avec le shining, n’avait même pas tenté le coup. Roland n’était pas prêt à reparler de ces jours anciens, du moins pas encore). Un sentier descendait le Steek-Tete en le contournant, et ils trouvèrent la grotte dont leur avait parlé le vieil homme derrière un camouflage habile de rochers et de buissons poussiéreux. Cette grotte-ci était beaucoup plus vaste que celle située plus haut, avec des lanternes à gaz suspendues à des pitons plantés dans la paroi rocheuse. Jake et Eddie en allumèrent deux de chaque côté, et ils se mirent tous quatre à examiner en silence le contenu de la grotte.

La première chose que remarqua Roland, ce furent les sacs de couchage : un quatuor de duvets alignés le long du mur de gauche, et qu’on avait posés avec sollicitude sur des matelas pneumatiques. Les sacs portaient une étiquette PROPRIÉTÉ DE L’ARMÉE AMÉRICAINE, à côté des quatre sacs, un cinquième matelas pneumatique était recouvert de serviettes de toilette. Ils attendaient quatre personnes et un animal constata le Pistolero. De la précognition, ou bien nous épiaient-ils ? Et quelle importance ?

Un objet emmailloté dans du plastique était posé sur un baril portant l’inscription DANGER ! MUNITIONS ! Eddie retira le plastique protecteur, révélant une machine à bobines. L’une des bandes était chargée. Roland ne parvenait pas à déchiffrer le mot unique sur le devant de la machine parlante et demanda à Susannah de le lui lire.

— Wollensak, fit-il. C’est une firme allemande. Dans ce domaine-là, c’est eux les meilleurs.

— Non, plus maint’nant, ma choute, fit Eddie. Dans mon quand, on aimait répéter : « T’en as rêvé ? Sony l’a fait ! » Eux, ils font un lecteur que tu peux t’accrocher à la ceinture. Ils appellent ça un baladeur. Je te parie que ce dinosaure-là pèse au moins dix kilos. Plus, avec les piles.

Susannah examinait les boîtes des trois cassettes empilées à côté du Wollensak, à la recherche d’inscriptions.

— J’ai hâte d’entendre ce qu’il y a là-dessus, dit-elle.

— Quand le jour sera tombé, peut-être, tempéra Roland. Pour l’instant, voyons ce que nous avons d’autre.

— Roland ?

Le Pistolero se tourna vers Jake. Il y avait dans le visage du jeune garçon quelque chose qui adoucissait presque toujours l’expression de Roland, quand il le regardait. Ce qui ne rendait pas à proprement parler le Pistolero beau, mais qui donnait à ses traits une qualité qu’ils n’avaient pas d’ordinaire. Susannah pensait que c’était le regard de l’amour. Et peut-être aussi une pointe d’espoir pour l’avenir.

— Qu’est-ce qu’il y a, Jake ?

— Je sais qu’on va devoir se battre…

— Rejoignez-nous la semaine prochaine pour Retour à OK Corral, avec Van Heflin et Lee Van Cleef, murmura Eddie en se dirigeant vers le fond de la grotte. Il y trouva un engin beaucoup plus volumineux, recouvert de ce qui ressemblait à un plaid écossais de déménageur.

— Mais quand ? poursuivit le garçon. Demain ?

— Peut-être. Je pense que ce sera plutôt après-demain.

— J’ai un terrible pressentiment, fit Jake. Pas vraiment de la peur…

— Tu crois qu’ils vont nous battre, trésor ? demanda Susannah.

Elle posa la main sur la nuque de Jake et le regarda attentivement. Elle avait appris à respecter ses sentiments. Elle se demandait parfois dans quelle mesure il devait ce qu’il était aujourd’hui à l’affrontement avec cette créature, la chose dans le manoir de Dutch Hill. Pas de robot, alors, pas de vieux jouet au mécanisme rouillé. Le gardien de la porte était un véritable survivant du Prim.

— Tu sens une raclée dans l’air, c’est ça ?

— Je ne crois pas. Je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai ressenti ce genre de chose qu’une seule fois auparavant, et c’était juste avant…

— Juste avant quoi ? demanda Susannah, mais avant que Jake ait pu répondre, Eddie les interrompit.

Roland en fut heureux.

Juste avant de tomber. C’était ce que Jake allait dire. Juste avant que Roland me laisse tomber.

— Nom de Dieu ! Venez voir un peu, les gars ! Il faut que vous voyiez ça !

Eddie avait retiré le plaid, découvrant un véhicule à moteur qui ressemblait à un croisement entre un quad et un tricycle géant. Il était doté de pneus ballons striés en zigzag. Toutes les commandes se trouvaient sur le guidon. Une carte à jouer avait été glissée sur le tableau de bord rudimentaire. Roland sut ce qu’elle représentait avant même qu’Eddie la tire et la retourne. On y voyait une femme avec un châle sur la tête, et un rouet. C’était la Dame d’Ombres.

— On dirait que notre ami Ted t’a laissé une monture, choupette, fit Eddie.

Susannah s’était précipitée en rampant. Elle leva les bras.

— Fais-moi monter ! Mets-moi dessus, Eddie !

Il s’exécuta, et lorsqu’elle se trouva en selle, à tenir un guidon au lieu de rênes, le véhicule avait l’air fait pour elle. Susannah appuya sur un bouton rouge, et le moteur ronronna, si bas qu’on l’entendait à peine. Il marchait à l’électricité, pas à l’essence, Eddie en était presque certain. Comme une voiturette de golf, mais sans doute en beaucoup plus rapide.

Susannah se tourna vers eux, un sourire radieux illuminant son visage. Elle donna une petite tape à la nacelle marron foncé du trois-roues.

— Appelez-moi Miss Centaure ! J’ai cherché cet engin toute ma vie, sans même savoir qu’il existait.