Выбрать главу

Aucun d’eux ne remarqua l’expression affligée qui s’était subitement peinte sur le visage du Pistolero. Il se pencha pour ramasser la carte qu’Eddie avait laissé tomber par terre, afin que personne d’autre ne le fasse.

Oui, c’était bien elle, pas de doute — la Dame d’Ombres. Sous son châle, elle avait l’air de sourire avec ruse et de sangloter en même temps. La dernière fois qu’il avait vu cette carte, elle était dans la main d’un homme qui se faisait parfois appeler Walter, parfois Flagg.

Tu ne mesures pas à quel point tu es proche de la Tour, maintenant, avait-il dit. Des mondes tournent autour de ta tête.

Et voilà qu’il reconnaissait ce sentiment qui s’était insinué en eux : ni tracas, ni lassitude, mais le ka-shume. Il n’y avait pas vraiment de traduction pour ce terme plombé de malédiction, mais il signifiait qu’on pressentait une rupture dans un ka-tet.

Walter o’Dim, son ennemi de toujours, était mort. Roland l’avait su dès la seconde où il avait aperçu le visage de la Dame d’Ombres. Bientôt l’un des siens mourrait aussi, sans doute au cours de la bataille à venir, pour mettre fin à l’œuvre macabre du Devar-Toi. Et une fois encore, la balance qui avait momentanément penché en leur faveur reprendrait sa position initiale.

Il ne traversa jamais l’esprit de Roland que celui qui mourrait, ce serait peut-être lui.

2

Il y avait trois noms de firmes, sur le véhicule qu’Eddie baptisa immédiatement « Le Tricycle de Croisière de Suze ». Le premier était Honda, le deuxième, Takuro (comme dans cette importation extrêmement populaire avant la Supergrippe, la Takuro Spirit). Le troisième était North Central Positronics. Ah, et un quatrième : ARMÉE AMÉRICAINE, comme dans PROPRIÉTÉ DE.

Susannah se montra réticente à descendre, mais finit par se soumettre. Dieu savait qu’ils avaient encore beaucoup à voir : cette grotte était une véritable caverne aux trésors. Le goulet plus étroit regorgeait de vivres (pour la plupart, des surgelés sous vide qui n’atteindraient pas les sommets gastronomiques de la boustifaille de Nigel, mais qui au moins les nourriraient), de l’eau en bouteille, des boissons en boîtes (plein de Coca et de Nozz-A-La, mais rien d’alcoolisé), et le fameux réchaud au propane. Ainsi que des caisses débordant d’armement. Certaines portaient la mention ARMÉE AMÉRICAINE, mais pas toutes.

Alors leurs aptitudes élémentaires se révélèrent : l’aloi véritable, aurait dit Cort. Ces talents et ces intuitions qui auraient pu rester en veille pendant la majorité de leur vie, ne se réveillant que de temps à autre, assez longtemps pour leur causer des problèmes, si Roland ne les avait pas volontairement exaltées… dorlotées… ni aiguisé leurs dents pour en faire des armes mortelles.

Ils n’échangèrent pas un mot lorsque Roland sortit de son sac un large instrument pour faire levier et déloger le couvercle des caisses. Susannah oublia le Tricycle de Croisière qu’elle avait attendu toute sa vie ; Eddie oublia de faire des blagues ; Roland oublia son mauvais pressentiment. Ils s’absorbèrent tous dans l’arsenal qu’on leur avait laissé, et dont pas un élément ne leur demeura très longtemps mystérieux.

Il y avait une caisse de fusils AR-15, dont les canons étaient emballés dans la graisse, les mécanismes embaumant l’huile de banane. Eddie remarqua les sélecteurs supplémentaires, et jeta un œil à la caisse posée à côté. À l’intérieur, recouverts de plastiques et également emballés dans la graisse, se trouvaient des tambours métalliques. Ils rappelaient les mitraillettes qu’on voyait dans les épopées de gangsters à la Bonnie and Clyde, mais en plus gros. Eddie sortit l’un des AR-15, le tourna entre ses mains et trouva exactement ce qu’il cherchait : un clip qui permettait d’accrocher ces tambours aux fusils, les transformant en coupe-choux ultra-rapides. Combien de tirs par tambour ? Cent ? Cent vingt-cinq ? Assez pour balayer une compagnie entière, voilà qui était certain.

Il vit également une boîte de ce qui ressemblait à des roquettes, avec les lettres STS peintes sur le côté. Dans un casier derrière, appuyés contre le mur de la grotte, se trouvaient une demi-douzaine de lance-roquettes manuels. Roland lui montra du doigt le symbole atomique peint sur chacun d’eux et secoua la tête. Il ne voulait pas se servir d’armes susceptibles de lâcher des radiations fatales, quelle que fût la puissance de ces armes. Il était disposé à tuer les Briseurs, s’il fallait en arriver là pour les empêcher de détruire le Rayon, mais seulement en dernier recours.

À côté d’un casier métallique rempli de masques à gaz (Jake leur trouva un air épouvantable, comme si on avait coupé la tête à des insectes bizarres) reposaient deux caisses d’armes de poing : pistolets à canon courbe avec la marque coyote frappée en relief sur la crosse, automatiques Cobra Stars massifs. Jake se sentait attiré par ces deux types d’armes (en réalité, son cœur était attiré par toutes les armes), mais il prit l’un des Stars, parce qu’il lui rappelait un peu le pistolet qu’il avait perdu. Le chargeur se trouvait dans la crosse et contenait quinze ou seize balles. Pas besoin de compter, à l’œil il savait.

— Eh ! fit Susannah, qui était retournée près de l’entrée de la grotte. Venez voir un peu. Des vifs d’argent.

— Vérifie sur le couvercle de la caisse, recommanda Jake tandis qu’ils la rejoignaient.

Susannah l’avait posé à côté ; Jake s’en saisit et l’étudia avec admiration. On y voyait le visage souriant d’un garçon affublé d’une cicatrice en forme d’éclair sur le front. Il portait des lunettes rondes et pointait ce qui ressemblait à une baguette magique en direction d’un vif d’argent flottant dans l’air. Dessous apparaissait la légende suivante :

PROPRIÉTÉ DU 449e ESCADRON
24 « VIFS D’ARGENT »
MODÈLE HARRY POTTER
# DE SÉRIE 465-17— CC NDJKR
« Le 449, faut pas le chercher ! »
On va botter le cul au « Serpentard » qui est en vous !

Ils dénombrèrent deux douzaines de vifs d’argent dans la caisse, emballés comme des œufs dans leurs petites coques et leurs copeaux de plastique. Aucun des membres de la bande de Roland n’avait eu l’occasion d’en voir de vivants d’aussi près, durant la bataille avec les Loups, mais ils disposaient d’un certain laps de temps pour satisfaire leur curiosité la plus naturelle. Ils prirent chacun un vif d’argent dans la main. Ils avaient la taille d’une balle de tennis, en nettement plus lourd. La surface en était quadrillée, leur donnant l’apparence de globes marqués des lignes de latitude et de longitude. Ils avaient l’air en acier, tout en étant légèrement malléables au toucher, comme du caoutchouc très rigide.

Une plaque d’identité apparaissait sur chaque vif d’argent, ainsi qu’un bouton à côté.

— C’est ça qui les réveille, murmura Eddie, et Jake hocha la tête.

Ils notèrent également un petit creux dans la surface courbe, permettant juste d’y glisser le bout du doigt. Jake appuya dessus sans la moindre crainte que la chose explose, ou qu’il en jaillisse une mini-scie rotative qui lui tranche les doigts. On utilisait ce petit creux pour accéder à la programmation. Il ne savait pas où il était allé chercher ça, mais le fait est qu’il le savait.

À la surface du vif d’argent, un segment incurvé glissa avec un Aouuuuuum affaibli. Apparurent alors quatre diodes minuscules, dont trois éteintes et la dernière émettant un lent clignotement orange foncé. Sept petites fenêtres affichaient 0 00 00 00. Sous chacune d’elles se trouvait un bouton tellement minuscule qu’il aurait fallu la pointe d’un trombone pour appuyer dessus. « De la taille d’un trou du cul d’insecte », grommellerait Eddie un peu plus tard, en s’escrimant à en programmer un. À droite de ces fenêtres deux autres boutons portaient respectivement les mentions R et A.