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Ils se tinrent les mains encore un moment. Puis Roland fut le premier à lâcher.

— Quel est ton plan ? lui demanda Susannah.

Elle ne l’appela pas trésor. Elle ne l’appelait plus jamais ni comme ça ni d’aucun autre surnom affectueux, pour autant que Jake l’ait remarqué.

— Tu veux bien nous le dire ?

D’un mouvement de la tête, Roland désigna le magnétophone Wollensak, toujours posé sur son baril.

— Peut-être que nous devrions d’abord écouter ça. J’ai les grandes lignes de mon plan, mais ce que Brautigan a à dire pourrait bien nous fournir quelques-uns des détails.

5

La nuit à Tonnefoudre est l’essence même de l’obscurité : ni lune ni étoiles. Pourtant, si l’on voulait se tenir sur le seuil de la grotte dans laquelle Roland et son tet viennent de partager le khef, et où ils s’apprêtent à écouter les cassettes que Ted Brautigan leur a laissées, on verrait deux charbons ardents flottant dans ces ténèbres battues par le vent. Si l’on décidait de gravir ce sentier sur le flanc de Steek-Tete vers ces charbons ardents (proposition dangereuse, dans une telle pénombre), on finirait par croiser une araignée à sept pattes, présentement vautrée sur le cadavre saigné à blanc d’un coyote mutant. Ce can-toi-tete était littéralement un pauvre bâtard, avec ce moignon de cinquième patte au milieu du poitrail et cette masse molle comme de la gelée pendant entre ses pattes arrière comme un pis déformé ; cependant sa chair nourrit Mordred, et son sang — bu à longues gorgées fumantes — est aussi doux qu’un vin sirupeux. À dire vrai, il y a toutes sortes de choses bonnes à manger, par ici. Mordred n’a peut-être pas d’amis pour le transporter avec les bottes de sept lieues de la téléportation, mais il a trouvé le chemin depuis la Gare de Tonnefoudre jusqu’au Steek-Tete tout sauf ardu.

Il en a entendu assez pour savoir avec certitude ce que son père mijote : une attaque surprise des installations en bas. Ils vont être sacrément débordés en nombre, mais la bande de tireurs de Roland lui est farouchement dévouée, et ils n’ont peur de rien. Une folie pareille est une arme encore plus redoutable.

Il semble que Mordred soit né avec une bonne dose de connaissances intuitives. Il sait, par exemple, que son Père Rouge, avec les mêmes informations dont dispose aujourd’hui Mordred, aurait envoyé des nouvelles de la présence du Pistolero au Maître ou au Chef de la Sécurité du Devar-Toi. Et alors un peu plus tard cette nuit-là, c’est le ka-tet de l’Entre-Deux-Mondes qui se serait retrouvé victime d’une embuscade. Ils auraient été tués dans leur sommeil, peut-être bien, laissant ainsi les Briseurs poursuivre leur tâche pour le Roi. Mordred n’est pas né avec la connaissance de cette tâche, mais il est doué de logique, et a l’ouïe fine. Il comprend désormais ce que manigancent les pistoleros : ils sont venus briser les Briseurs.

Mordred pourrait certes arrêter tout ça, mais il n’a pas d’intérêt pour les projets et les ambitions de son Père Rouge. Il découvre que ce qui l’excite réellement, c’est cette solitude amère d’être à l’extérieur, exclu. De regarder avec la froideur d’un enfant qui observe la vie et la mort et la guerre et la paix à travers la paroi de verre de son vivarium.

Laisserait-il ce ki’-dam-là tuer pour de bon son Père Blanc ? Oh, probablement pas. Mordred se réserve ce plaisir personnellement, et il a ses raisons ; il a déjà ses raisons. Mais quant aux autres — le jeune homme, la femme court-jambes, le gamin — oui, si le ki’-dam Prentiss prend le dessus, qu’il ne se gêne pas et qu’il en tue un ou tous les trois. Et Mordred Deschain respectera les règles du jeu. Il ne fera que regarder. Il écoutera. Il entendra les hurlements, sentira la chair brûlée et contemplera le sang qui détrempera la terre. Et alors, s’il juge Roland en danger, lui, Mordred, il interviendra. Au nom du Roi Cramoisi, si ça lui paraît une bonne idée, mais en fait en son nom à lui, et pour ses raisons à lui, qui se résument à cette évidence : Mordred, lô faim.

Et si Roland et son ka-tet remportaient la partie ? S’ils gagnaient et se rapprochaient de la Tour ? Mordred ne pense pas que ça risque vraiment d’arriver, car étrangement il est aussi membre de ce ka-tet, il partage leur khef et ressent ce qu’ils ressentent. Il sent la rupture imminente de leur confrérie.

Ka-shume ! se dit Mordred, tout sourire. Il n’y a plus qu’un œil, au milieu de la tête du chien du désert. L’une des pattes poilues de l’araignée le caresse, puis l’arrache. Mordred le gobe comme un grain de raisin, puis se retourne vers la lueur blanche des lanternes à gaz qui filtre sous la couverture que Roland a suspendue pour obstruer l’entrée de la grotte.

Pourrait-il se rapprocher ? Assez près pour les écouter ?

Mordred se dit qu’il le pourrait, surtout avec ce vent qui masque le bruit de ses mouvements. Excitante perspective.

Il descend en crabe en direction des étincelles vagabondes, vers les murmures de la voix montant du magnétophone et vers les pensées de ceux qui l’écoutent : ses frères, sa mère-sœur, le bafou apprivoisé et bien sûr, les surveillant tous, le Grand Ka-Papa Blanc.

Mordred rampe aussi près qu’il l’ose et s’aplatit dans les ténèbres glaciales et venteuses, malheureux et savourant son malheur, rêvant ses rêves d’exclu. À l’intérieur, derrière la couverture, il y a la lumière. Qu’ils en profitent, si ça les chante ; que la lumière soit, pour l’instant. Mais lui, Mordred, finira par l’éteindre. Et dans le noir, il se délectera de plaisir.

CHAPITRE 8

Notes prises dans la maison en pain d’Épices

1

Eddie regarda les autres. Jake et Roland étaient assis sur les sacs de couchage qu’on leur avait laissés. Ote dormait en rond aux pieds de Jake. Susannah s’était confortablement calée sur le siège de son Tricycle de Croisière. Satisfait, Eddie hocha la tête et appuya sur le bouton LECTURE du magnétophone. La cassette se mit à se dérouler… il y eut un silence… la bande qui défilait… le silence… puis, après s’être raclé la gorge, Ted Brautigan se mit à parler. Ils l’écoutèrent pendant plus de quatre heures, Eddie remplaçant chaque bande qui s’achevait par la suivante, sans prendre la peine de la rembobiner.

Personne ne suggéra de faire une pause, Roland moins que quiconque, qui écoutait dans un silence fasciné, même lorsque les élancements reprirent dans sa hanche. Roland pensait mieux comprendre, maintenant. Il savait en tout cas qu’ils avaient une véritable occasion d’arrêter ce qui était en train de se produire, dans la petite ville en contrebas. Le savoir l’effrayait, car leurs chances de réussite étaient minces. Le sentiment de ka-shume le démontrait clairement. Et on ne pouvait mesurer réellement les enjeux avant d’avoir vu la déesse dans sa robe blanche, la déesse-chienne dont la manche découvrait un superbe bras blanc, tandis qu’elle murmurait : Viens à moi, cours vers moi. Oui, c’est possible, tu atteindras peut-être ton but, tu peux gagner, alors cours vers moi, donne-moi tout ton cœur. Et si je le brise ? Si l’un de vous tombe, tombe dans le gouffre de coffah (cet endroit que vos nouveaux amis appellent l’enfer) ? C’est vraiment trop dommage.

Oui, si l’un d’eux tombait dans le coffah et brûlait en vue des fontaines, ce serait vraiment trop dommage. Et cette garce en robe blanche ? Eh bien, elle mettrait les mains sur ses hanches et balancerait la tête en arrière, dans un gigantesque éclat de rire qui durerait jusqu’à la fin du monde. Tant de choses dépendaient de cet homme dont la voix lasse et raisonnable s’élevait à présent dans la grotte. La Tour Sombre même dépendait de lui, car Brautigan était un homme aux pouvoirs époustouflants.