Une pause. La bande continuait de défiler. Tous les quatre entendaient presque Brautigan réfléchir intensément.
— Non, ce n’est pas tout à fait exact, finit-il par ajouter. Ce que les morks n’aiment pas, c’est être surpris dans un état de vulnérabilité émotionnelle. La colère, le bonheur, les larmes de joie ou d’hystérie, ce genre de manifestations. C’est comme si vous autres vous retrouviez dans une situation dangereuse, sans vos armes.
Pendant longtemps, j’ai été seul, ici. J’étais un mork avec des émotions, que ça me plaise ou non. Et puis est arrivé Sheemie, assez courageux pour accepter d’être réconforté, si on lui offrait du réconfort. Et Dink, désireux de faire un geste vers lui. La majorité des morks sont des introvertis égoïstes, se faisant passer pour des individualistes acharnés, et le personnel d’Algul adore ça, vous pouvez me croire. Il n’existe pas communauté plus facile à diriger que celle qui rejette le concept même de communauté. Vous voyez pourquoi j’ai été attiré par Sheemie et Dinky, et la chance que j’ai eue de les trouver ?
Susannah glissa sa main dans celle d’Eddie. Il la prit et la serra avec douceur.
— Sheemie avait peur du noir, poursuivit la voix de Ted. Les Crapules de bas étage — je les mets tous dans le même panier, car ils sont tous aussi ignobles, bien qu’il y ait aussi des tahines et des humes à l’œuvre ici, en plus des can-toi —, ils disposent d’une douzaine de tests sophistiqués pour évaluer le potentiel psychique, mais ils n’ont pas eu l’air de se rendre compte qu’ils avaient attrapé un idiot qui avait peur du noir. Pas de chance pour eux.
Dinky a tout de suite compris le problème, et il l’a résolu en racontant des histoires à Sheemie. Les premières étaient des contes de fées, dont Hansel et Gretel. Sheemie était fasciné par l’idée d’une maison en bonbon, et n’arrêtait pas de demander des détails à Dinky. Aussi, voyez-vous, c’est en fait Dinky qui a imaginé le fauteuil en chocolat, avec le coussin en gros chamallow bleu, et l’arcade en boules de gomme, et la rambarde en sucre d’orge. Pendant une courte période, il y a bel et bien eu un étage. Pour les lits des Trois Ours. Mais Sheemie n’a jamais vraiment apprécié cette histoire et quand elle lui est sortie de la tête, le premier étage de Casa Pain d’Épices…
Ted Brautigan émit un petit gloussement.
— On pourrait dire qu’il s’est biodégradée, j’imagine. Quoi qu’il en soit, je crois que l’endroit dans lequel je me trouve en ce moment est en fait une fistule dans le temps, ou…
Il marqua une nouvelle pause. Puis soupira.
— Écoutez, il y a un milliard d’univers, qui contiennent un milliard de réalités différentes. C’est une chose que j’ai fini par comprendre, depuis qu’ils m’ont ramené de force de ce que ce ki’-dam s’entête à appeler ma « petite escapade dans le Connecticut ». Espèce de salopard de lèche-bottes !
C’était de la haine véritable, dans la voix de Brautigan, constata Roland. Et c’était une bonne chose. La haine était une bonne chose. Et utile.
— Ces réalités sont comme un labyrinthe de miroirs, sauf qu’il n’existe pas deux reflets rigoureusement identiques. Je finirai peut-être par revenir à cette image, mais pas encore. Ce que je veux vous faire comprendre — ou seulement accepter — pour l’instant, c’est que le réel est organique, le réel est vivant. Il est comme un muscle. Ce que fait Sheemie, c’est percer un trou dans ce muscle, avec une seringue mentale. Il n’y a que lui qui dispose de cette aiguille, parce qu’il est spécial…
— Parce que c’est un mork, murmura Eddie.
— Chut ! ordonna Susannah.
— … l’utiliser, conclut Ted.
(Roland songea à rembobiner la cassette pour retrouver les mots manquants, puis décida que ça n’avait pas d’importance.)
— C’est un endroit hors du temps, hors du réel. Je sais que vous savez des bribes de choses, concernant le fonctionnement de la Tour Sombre. Vous en comprenez le but d’unification. Eh bien, considérez la Maison en Pain d’Épices comme une galerie donnant sur la Tour : en venant ici, on est à l’extérieur de la Tour, mais toujours rattaché à la Tour. C’est un endroit réel — assez réel pour que j’en revienne avec des taches de colorant sur mes mains et mes vêtements — mais un endroit auquel seul Sheemie Ruiz a accès. Et une fois qu’on y est, ça ressemble à ce qu’il veut. On pourrait se demander, Roland, si vous et vos amis aviez la moindre idée de ce qu’était Sheemie, et de ce qu’il pouvait faire, quand vous l’avez rencontré à Mejis.
Roland tendit alors le bras pour appuyer sur le bouton STOP du magnétophone.
— Nous savions qu’il était… étrange, dit-il aux autres. Nous savions qu’il était spécial. Parfois Cuthbert disait : « Mais qu’est-ce qu’il a, ce garçon ? Il me donne des frissons. » Et puis il a débarqué à Gilead, lui et sa mule, Cappi. Et nous savions que c’était impossible, mais il se passait tant de choses alors, qu’un garçon de saloon venu de Mejis — pas finaud, mais jovial et serviable — était le cadet de nos soucis.
— Il s’est téléporté, n’est-ce pas ? demanda Jake.
Roland, qui n’avait encore jamais entendu ce mot avant ce jour, acquiesça instantanément.
— Sur une partie du trajet, du moins. Forcément. Pour commencer, comment aurait-il pu traverser le Fleuve Xay ? Il n’y avait qu’un seul pont, un pauvre pont en cordages, et une fois qu’on l’a eu passé, Alain les a coupés. Nous l’avons regardé tomber dans l’eau, quelque mille pieds plus bas.
— Peut-être qu’il a fait le tour, suggéra Jake.
Roland hocha la tête.
— Peut-être, oui. Mais ça lui aurait fait faire un détour d’au moins six cents roues.
Susannah émit un sifflement.
Eddie attendit de voir si Roland avait quelque chose à ajouter. Quand il parut clair que tel n’était pas le cas, il enclencha de nouveau le bouton LECTURE. La voix de Ted s’éleva dans la grotte.
— Sheemie est un téléport. Dinky lui-même est un pre-cog… entre autres. Malheureusement, bon nombre d’issues lui sont fermées, dans l’avenir. Et si vous vous demandez si le jeune sai Earnshaw prévoit comment tout cela va se terminer, la réponse est non.
Quoi qu’il en soit, voici ce trou hypodermique dans la chair vivante du réel… cette galerie qui court sur le flanc de la Tour Sombre… cette Maison en Pain d’Épices. Un lieu réel, bien que ça vous paraisse sans doute difficile à croire. C’est ici que nous emmagasinerons les armes et le matériel de camping que nous avons l’intention de vous laisser, dans l’une des grottes au bout de Steek-Tete, et c’est ici que j’enregistre cette cassette. Quand j’ai quitté ma chambre avec cette machine antédiluvienne mais efficace sous le bras, il était dix heures quatorze du matin, heure locale. Quand j’y retournerai, il sera dix heures quatorze du matin. Peu importe le temps que ça me prendra ici. Et ce n’est qu’un des avantages considérables de la Maison en Pain d’Épices.
Je veux que vous compreniez bien une chose — peut-être que Roland, le vieil ami de Sheemie, la comprend déjà —, c’est que nous sommes trois rebelles dans une société dont la devise serait : pas de vagues, rien qui dépasse, même si ça signifie la fin de toute existence… et le plus tôt sera le mieux. Nous possédons un certain nombre de talents hautement utiles, et en les mettant en commun, nous avons réussi à garder une longueur d’avance. Mais si Prentiss ou Finli o’Tego — c’est le Chef de la Sécurité de Prentiss — découvrent ce qu’on est en train d’essayer de faire, Dinky nourrira les vers de terre avant la tombée de la nuit. Et Sheemie aussi, très probablement. Moi je ne me serais sans doute pas inquiété tout de suite, pour des raisons que je vais vous expliquer, mais si Pimli Prentiss s’aperçoit que nous avons l’intention de lui mettre un vrai pistolero sur le dos — un pistolero qui a déjà orchestré la mort de plus de cinq douzaines de Capes Vertes, tout près d’ici — alors même ma propre vie sera en jeu.