Une pause.
— Pour le peu qu’elle vaut.
Il s’interrompit un long moment. La bande était à présent à demi dévidée.
— Alors écoutez, et je vous conterai l’histoire d’un homme infortuné et malchanceux. Ce sera peut-être une histoire un peu trop longue, car vous manquez de temps. Auquel cas je suis certain que trois d’entre vous au moins connaîtront l’utilité du bouton AVANCE RAPIDE. Quant à moi, je me trouve dans un lieu où les pendules sont obsolètes et où le brocoli est sans doute interdit par la loi. J’ai tout mon temps.
Eddie fut de nouveau frappé par la lassitude dans la voix de cet homme.
— Je vous suggère seulement de n’accélérer la bande que si vous le devez vraiment. Comme je l’ai déjà dit, vous trouverez peut-être des choses utiles dans ce récit, bien que je ne sache pas quoi. J’ai trop le nez dessus. Et j’en ai assez d’être toujours sur mes gardes, pas seulement quand je suis éveillé, mais quand je dors, aussi. Si je n’arrivais pas à m’évader de temps à autre pour venir dormir tranquillement à la Maison en Pain d’Épices, il y a longtemps que les gars can-toi de Finli nous auraient embarqués tous les trois. Il y a un canapé dans le coin, lui aussi fait de ces merveilleux chamallows non collants. Je peux m’y allonger, y piquer un somme, avoir tous les cauchemars nécessaires à ma santé mentale. Et puis je retourne au Devar-Toi, où mon travail ne consiste pas seulement à me protéger moi-même, mais à protéger Sheemie et Dink, également. À m’assurer que quand nous œuvrons à couvert, il apparaisse sur ce putain de télémètre que nous sommes restés exactement là où nous étions censés être : dans nos appartements, dans le Bureau, peut-être en train de gober un film au Bijou ou d’acheter des glaces à l’épicerie d’Henry Graham, après la séance. Cela signifie aussi continuer à Briser, et chaque jour je sens le Rayon sur lequel nous travaillons en ce moment — Ours et Tortue — plier de plus en plus.
Dépêchez-vous d’arriver, messieurs. C’est tout ce que je vous souhaite. Faites aussi vite que vous le pourrez. Parce qu’il n’y a pas que moi, ici. Dinky a un caractère de cochon et une fâcheuse tendance à avoir la dent dure, et à se lancer dans des tirades légèrement grossières, si on le pousse un peu. Dans un état pareil, quelque chose pourrait lui échapper. Et Sheemie a beau faire de son mieux, il suffirait que quelqu’un lui pose la mauvaise question ou le prenne la main dans le sac quand je ne suis pas dans les parages pour rattraper le coup…
Brautigan ne poursuivit pas le raisonnement. Et compte tenu de son auditoire, ça n’était pas nécessaire.
Lorsqu’il reprend son récit, c’est pour leur raconter qu’il est né à Milford, dans le Connecticut, en 1898. Nous avons tous déjà entendu des introductions de ce genre, assez pour savoir qu’elles sont l’annonce — pour le meilleur ou pour le pire — d’un passage autobiographique. Pourtant, tandis qu’ils écoutent cette voix, les pistoleros se sentent habités d’une autre familiarité, et elle vaut aussi pour Ote. Tout d’abord ils se trouvent dans l’incapacité de la nommer, puis elle finit par leur apparaître comme une évidence. L’histoire de Ted Brautigan, Comptable Vagabond plutôt que Prêtre Vagabond, est par bien des aspects semblable à celle du Père Donald Callahan. Ils pourraient presque être jumeaux. Et le sixième spectateur — celui tapi derrière l’entrée obstruée de la grotte, dans les ténèbres battues par le vent — écoute avec une compassion et une compréhension croissantes. Et comment faire autrement ? L’alcool ne joue peut-être pas un rôle majeur dans le récit de Brautigan, mais il reste une histoire de dépendance et d’isolement, l’histoire d’un exclu.
À l’âge de dix-huit ans, Theodore Brautigan est reçu à Harvard, où son Oncle Tim est également allé, et l’Oncle Tim — lui-même sans enfants — est plus que disposé à payer la scolarité de Ted. Et pour autant que le sache Timothy Atwood, tout se passe de manière très claire : il fait une offre, l’offre est acceptée, le neveu brille dans tous les domaines, le neveu passe son diplôme et se prépare à entrer dans l’affaire de vente de meubles de son oncle, après six mois passés à visiter l’Europe de l’après-Première Guerre mondiale.
Ce que l’Oncle Tim ne sait pas, c’est qu’avant d’intégrer Harvard, Ted essaie de s’engager dans ce qui sera bientôt connu sous le nom de Force Expéditionnaire Américaine. « Mon garçon », lui dit le médecin, « c’est un sacré souffle au cœur que tu as là, et ton ouïe n’est pas suffisante. Et maintenant tu vas me dire que tu es venu jusqu’ici sans te douter que ces détails te disqualifieraient d’office ? Parce que, pardonne-moi si je suis à côté, mais tu m’as l’air plus intelligent que ça. »
Et alors Ted Brautigan fait quelque chose qu’il n’a jamais fait auparavant, qu’il s’est juré de ne jamais faire. Il demande au médecin de l’Armée de choisir un chiffre, non pas entre un et dix, mais entre un et mille. Pour lui faire plaisir (il pleut à Hartford, ce qui veut dire que tout est ralenti au bureau de recrutement), le médecin pense au chiffre 748. Ted le devine. Puis il devine 419… 89… et 997. Quand Ted l’invite à penser à un personnage célèbre, vivant ou mort, et quand Ted lui dit Andrew Johnson, pas Jackson, mais Johnson, le médecin finit par être abasourdi. Il appelle un autre médecin, un ami à lui, et Ted leur refait le même numéro… à une différence près. Il demande au médecin de choisir un chiffre entre un et un million, puis il annonce au type qu’il pense à 87 416. Le deuxième médecin a un moment de surprise — d’ébahissement, pour tout dire — puis il retourne sa veste et y va d’un grand sourire goguenard. « Désolé, fiston, tu ne t’es trompé que d’environ cent trente mille. » Ted le regarde, sans sourire, sans réagir le moins du monde au sourire goguenard, mais il n’a que dix-huit ans, il est encore assez jeune pour être sidéré par une propension au mensonge aussi évidente qu’inutile. Entretemps, le sourire goguenard de Docteur Numéro Deux commence à pâlir de lui-même. Docteur Numéro Deux se tourne vers Docteur Numéro Un et dit : « Regarde-moi ses yeux, Sam. Regarde ce qui est en train d’arriver à ses yeux. »
Le premier médecin essaie de diriger la lumière d’un ophtalmoscope dans l’œil de Ted, et Ted le repousse d’un geste impatient. Il a accès aux miroirs, et il a déjà remarqué que ses pupilles ont parfois tendance à se dilater et à se contracter, il a conscience du moment où ça se produit, même s’il n’a pas de miroir sous la main, il ressent comme un bégaiement dans l’œil, et ça ne l’intéresse pas, surtout pas maintenant. Ce qui l’intéresse en ce moment, c’est que le Docteur Numéro Deux se fout de sa gueule, et qu’il ne sait pas pourquoi. « Écrivez le chiffre, cette fois-ci », propose-t-il. « Écrivez-le pour ne pas pouvoir tricher. »
Docteur Numéro Deux fanfaronne. Ted réitère le défi. Docteur Sam sort un morceau de papier et un stylo, et le deuxième médecin les prend. Il est sur le point d’écrire un chiffre, quand il se ravise soudain, lance le stylo sur le bureau de Sam et dit : « C’est une arnaque de rue tout ce qu’il y a de plus banale, Sam. Si tu ne vois pas ça, c’est que tu es aveugle. » Et il sort d’un pas pesant.